Article paru dans les Cahiers du CESAT (Centre d’enseignement supérieur de l’armée de terre, 2008)
Le constat s’impose devant la réduction de la biodiversité végétale et animale, la montée de nouvelles raretés, la menace réputée proche d’évènements climatiques extrêmes et d’une hostilité croissante du milieu à la vie humaine ; nous allons devoir gérer ce qu’aucun homme avant nous n’a eu à gérer, nous allons devoir compter ce que nul avant nous n’a eu à compter, et nous allons devoir produire ce que nul avant nous, jamais, n’a eu à produire (voir « La production du monde », par Hervé Juvin, Gallimard, collection Le Débat, mars 2008).
La nouveauté est radicale pour l’économie, qui s’est révélée incapable, depuis l’aube de la première révolution industrielle, de dépasser les conventions comptables et fiscales pour révéler les coûts cachés de la croissance, apprécier dans la durée les effets de prélèvements sans mesure sur les gratuités d’une nature réputée inépuisable, et mettre en regard les profits apparents de l’industrie humaine avec la valeur des éléments qu’elle détruisait, pour déterminer une appréciation plus juste, donc plus modérée, de la croissance réelle, c’est-à-dire soutenable. Nous avons une économie de flux, obnubilée par les mouvements annuels, trimestriels, mensuels, des flux, alors que la découverte récente de la rareté du monde demande une économie des stocks. C’est peu dire que la révolution industrielle, comme la mondialisation, ont été aveugles à ce sujet. Fondé sur l’illusoire gratuité des ressources du sol et le caractère illimité des services de la nature, l’économie classique a été le grand manteau jeté sur la prédation des biens mondiaux ; rien moins que sa refondation la sauvera d’un naufrage accompli. Il n’y aura pas plus d’économie que de politique qui ne seront d’abord des politiques et des économies des raretés de la nature.
La nouveauté est troublante pour les démocraties dont nous avions eu tendance à oublier à quel point elles avaient été contemporaines du mythe de la croissance sans limites, à quel point aussi les vertus associées à l’entreprise collective de réalisation de la surabondance matérielle et du « toujours plus » étaient liées au régime de la démocratie de marché, à quel point toute panne de la croissance, tout plafond de verre auquel se heurteraient les chevaliers de la croissance viendrait la menacer dans ses fondamentaux. Le temps pourrait être proche où la primauté du politique, c’est-à-dire de la volonté de collectivités singulières, sur l’économie, rendra visible à quel point la démocratie de marché a désarmé la démocratie. La proclamation de droits à, portée par les droits de l’homme, les droits de l’enfant, les droits du réfugié, les droits de la victime, et bientôt les droits de l’animal, concourt à un mouvement aberrant qui crée des engagements de payer ou de fournir à la charge de la collectivité, sans tenir aucun compte des moyens concrets de payer ou de fournir. Une chose est certaine, même si elle est incorrecte ; si la planète doit par malheur compter 9 milliards d’habitants dans les cinquante prochaines années, il n’y en aura pas pour tout le monde, ou tout au moins pas dans ce monde ci avec ce mode de vie là.
La nouveauté est aussi, ou devrait être, saisissante pour les militaires et pour tous ceux qui font profession de défendre un espace commun ou de le promouvoir ; car la montée des nouvelles raretés est en train d’effectuer une profonde transformation des relations internationales et des rapports entre communautés humaines, tandis que les nouvelles conditions du rapport à l’espace, comme aux ressources nécessaires à la vie et aux accès à ces ressources, créent de nouvelles conflictualités et annoncent de nouvelles lignes de fracture dans le monde, entre comme à l’intérieur des Etats constitués S’il s’agit bien de défendre le droit d’une collectivité humaine à décider de son avenir, c’est peu de dire que les nouvelles raretés et l’entrée dans le marché de biens qui lui étaient soustrait modifie tout ce que nous croyions savoir des conditions de la souveraineté, de la réalité des territoires, de la consistance des patrimoines et des droits de propriété.
C’est pourquoi le fil rouge du milieu de vie est peut-être le fil d’Ariane qui permettra de s’y retrouver dans l’écheveau des questions stratégiques, en dessinant des priorités, des lignes de force, des logiques de survie. Essayons de le suivre.
1 – Objets du pouvoir
Si la première vertu du stratège, pour Napoléon et le général de Gaulle ( dans « Le Fil de l’Épée »), est de pouvoir regarder longtemps le même objet sans ciller, il vaut la peine de fixer un moment les yeux sur ces nouvelles raretés, disons plutôt sur ces futurs biens rares, qui sont entrés dans l’économie par la petite porte, qui y sont bien, qui y sont pour longtemps, et qui y sont déjà déterminants. Le monde était fini, il est devenu petit, et même, il se fait rare devant les pas du voyageur naïf. Il vaut la peine d’y regarder de plus près.
La plus surprenante des évolutions en ce sens est celle qui concerne l’air. Car l’impossible est devenu réalité ; nous payons pour l’air ! Dans le cadre du protocole de Kyoto, signé par une majorité des grandes nations développées s’engageant à mettre en place des dispositifs de réduction des émissions de carbone et de gaz à effet de serre, la création de marchés des émissions de carbone, souvent aussi appelés « marchés des droits à polluer », est l’une des manifestations d’une réalité nouvelle, les autres s’appelant stockage de carbone, ou puits verts. Déjà, au Salon automobile de Francfort, en septembre 2007, les performances les plus signalées des véhicules ne s’exprimaient ni en km/h, ni en puissance motrice, mais en grammes de CO2 par km parcouru.
Faudra-t-il un jour payer pour la lumière du soleil ? Cette lumière en tous cas, et plus précisément l’exposition au rayonnement qui produit la photosynthèse, fait figure de trésor du futur. D’abord parce que la récupération, le traitement et la conversion en énergie du rayonnement solaire offrent la voie de sortie de l’économie des hydrocarbures la plus manifeste, si elle n’est pas la plus simple à mettre en œuvre. Ensuite, et surtout, parce que le processus par lequel les plantes grandissent, se développent et se multiplient, pourrait bien devenir la source essentielle de ce que l’homme pourra attendre de la nature, les autres services gratuits et les autres ressources ayant été épuisées.
L’eau se paie déjà, et le plus grave n’est pas qu’elle se paie cher, mais qu’elle devient source de conflits multiples, diffus ou ouverts. Les exemples les plus rebattus sont ceux de l’eau du Jourdain, ceux de la captation des nappes phréatiques par les forages des implantations israéliennes illégales, ceux encore des eaux du Nil, à propos desquelles les projets de barrage en Éthiopie provoquent des tensions avec les autres tributaires immémoriaux de ce bienfait des Dieux ; les crues du Nil ! Il est plus intéressant de constater comment, à l’intérieur d’un même territoire, l’arbitrage de la rareté de l’eau par l’argent ne fournit pas de réponse satisfaisante à la gestion des accès à l’eau, à moins d’estimer que le décès d’une partie de la population mondiale par maladies liées à la consommation d’eau impropre, ou par malnutrition, est un effet légitime de la loi d’airain du marché des raretés. Au Kenya, les affrontements entre éleveurs nomades, dont les troupeaux ont traditionnellement accès à des sources épisodiquement exploitées, et les cultures maraîchères qui fournissent les haricots et fraises de nos marchés de Noêl en épuisant ces sources, ont déjà tué. Au Maroc, Marrakech vit les conséquences de l’arrivée en force de plusieurs centaines de milliers d’Européens, qui ont les moyens de remplir leur piscine ou d’arroser les pelouses de leur golf à un prix du litre d’eau qui menace un Marocain d’origine de mourir de soif, après l’avoir expulsé de son quartier ou de sa ville ! Suez ou Veolia le savent bien, la gouvernance de l’eau devient un sujet mondial, et la fiction du prix de marché concurrentiel ne fournit pas la solution que seule, l’approche parle service rendu permet d’approcher de manière viable, en différenciant le prix du litre d’eau selon ses usages, et en assurant par exemple que ce n’est pas le même litre d’eau qui est en concurrence pour remplir la piscine et pour donner à boire aux enfants ! A la question naïve de l’accès à tous à l’eau potable, comme droit humain, il faut substituer la question complexe de la gouvernance de l’eau comme bien rare, comme ressource vitale et comme facteur de production éminent. Et il faut reconnaître cette réalité ; l’au est plus que jamais question stratégique, l’autosuffisance en eau un sujet d’indépendance nationale, la bonne gouvernance de l’eau un thème politique majeur.
La terre se paie et se paiera. La terre ou l’espace pour vivre, pour cultiver, pour respirer, pour éliminer ou stocker les déchets ; la terre simplement où la lumière du soleil produit le miracle de la vie, par la grâce de la photosynthèse. Il est généralement estimé que nous utilisons moins du quart de la masse végétale issue de ce mécanisme, ce qui est de très loin la part la plus importante jamais consommée par l’activité humaine ; la mobilisation de la terre pour la production végétale redevient un enjeu majeur, à mesure que le réchauffement climatique stérilise des terres au Sud pour les faire verdir au Nord – quel exemple que la petite guerre qui a opposé cet été sous-marins russes et grandes manœuvres canadiennes au sujet de la propriété de l’Arctique ! – à mesure aussi que plafonnent ou régressent les productions agricoles ( exemple dramatique de la chute de la production céréalière australienne en 2006 et 2007, par manque d’eau). En dépit ou en raison du recours massif aux adjuvants chimiques de toute nature, en dépit aussi d’un recours à la biogénétique d’une ampleur généralement inconnue, l’abondance alimentaire n’est plus acquise, et les mouvements de populations qui en résulteront constituent probablement la première question stratégique des vingt prochaines années.
La vie se paie aussi. Ce n’est pas seulement que la jardinerie Delbart se nomme « créateur de nature », c’est que l’industrie humaine tire moins seulement sa croissance de ce qu’elle ajoute à la nature, que de ce qu’elle produit quand la nature ne le fournit plus. Depuis longtemps, aucun animal domestique n’est vendu aux Etats-Unis sans être castré ; pas question que le mécanisme naturel de la reproduction mette à mal les profits d’une industrie des animaux de compagne qui reposent en partie sur le monopole de la reproduction ! De manière plus insidieuse et plus violente, un processus analogue est en train de se produire du fait de la disparition des abeilles, violemment éliminées par les ingrédients de l’agriculture chimique qui a déjà fait disparaître la majorité des insectes, des rongeurs et des oiseaux de nos champs, et qui menace désormais de supprimer le mécanisme de pollinisation qui utilisait les insectes et particulièrement les abeilles pour féconder les fleurs. C’est fini, ou bien c’est en danger. Mais derrière la déploration de rigueur, mieux vaudrait être attentif à un phénomène qui n’est pas sans précédent ; tout ce que la disparition de la nature affecte fournit un nouveau champ d’activité à l’industrie. Car la disparition de la pollinisation est un cadeau du ciel pour l’industrie des OGM et des semences ; ses services de reproduction calibrée, maîtrisée et payants, ne seront plus concurrencés par cette déloyale gratuité de la nature, des abeilles et du pollen ! La maîtrise des conditions de reproduction de toutes les espèces animales et végétales, comme la promesse de maîtrise de tous les paramètres de la reproduction humaine, transforme les conditions de notre être au monde comme sans doute les hasards de la maternité et les surprises de l’hérédité les avaient laissé à peu près inchangées depuis les temples de la Bible ; et ce n’est pas la moindre interrogation sur notre condition humaine que cette sortie, non de la religion, mais des symboles et des forces qui nourrissaient les peurs, les Dieux, et la grandeur d’être homme sur la terre du destin.
Inutile de le dire ; chacun de ces nouveaux biens rares va faire l’objet d’acquisitions de droits, de tentatives de contrôle, de concurrence, de luttes, voire de guerres. Essayons de considérer comment et selon quelle logique.
2 – Théâtres d’opération
Le phénomène est passé à peu près inaperçu. Alors que les grandes compagnies pétrolières contrôlaient par leurs droits d’exploitation plus des deux tiers de la production pétrolière voici vingt ans, cette proportion a été considérablement et brutalement réduite au cours des dix dernières années, de sorte que ce sont d’ores et déjà des Etats qui ont repris, directement ( Venezuela ) ou indirectement ( Russie ) le contrôle de leurs ressources en hydrocarbures, pour 80 % des réserves connues.
Ce mouvement traduit la course aux ressources naturelles comme outils de la puissance, la sortie du marché comme fiction convenable pour l’énergie, l’eau, la terre. Il donne le signal d’un retour au réel ; il n’y en aura pas pour tout le monde. Nous mesurerons bientôt que seule, la surabondance permet de faire fonctionner les marchés de biens vitaux. Ce n’est pas le marchand ou le banquier qui sont pacifiques, c’est l’abondance qui pacifie. Et ce ne sont pas les marchés qui désarment les Etats et les soldats, c’est la surabondance matérielle et financière qui délie chacun de sa communauté, dans l’illusion de la poursuite durable du bonheur solitaire.
La conséquence actuelle de cette renationalisation des réserves procède de la hausse des prix du pétrole et du gaz, et de la formidable accumulation de capital qu’elle assure aux pays producteurs ; nous continuons d’avoir les yeux rivés sur les hedge funds et les nouveaux produits financiers, sans mesurer que la vraie nouveauté est l’arrivée sur le marché des fonds d’Etat, ces fonds d’investissement dits « souverains » qui cherchent à tirer pour l’Etat qui les a constitués, le meilleur rendement possible, mais aussi, mais encore, mais davantage, à lui assurer certains des moyens de la puissance à travers leur poids, leur influence, leurs incitations. L’Europe est le dernier endroit au monde où « patriotisme économique » est un gros mot ; partout ailleurs dans le monde, la finance est devenue l’un des moyens de l’acquisition, du maintien ou du renforcement de la puissance, et partout dans le monde la conformité au modèle unique du capitalisme de marché, de la société par action et de la libre concurrence est employée au service de la volonté collective. Si ce n’est pas du patriotisme économique, c’est la poursuite résolue, lucide et parfois féroce de l’intérêt supérieur de la Nation par les moyens de l’économie ; cherchez l’écart !
Le champ d’opérations de la mondialisation financière, dominé par le rôle des organisations non gouvernementales, par la perspective tant vantée d’une gouvernance mondiale ( illustrée par le TPI ) se substituant à des démocraties sans doute si critiquables, par la mise en place de marchés mondiaux se substituant aux frontières nationales et par le couple victime-humanitaire se substituant au couple envahisseur-défenseur, est renouvelé. Le monde sort de la confusion pour se séparer, les hommes découvrent qu’ils n’affronteront pas seuls les menaces qui pèsent sur leur survie, la politique redevient le moyen de leur survie, le retour des biens réels ressuscite les vieux mots d’indépendance et de souveraineté.
Le temps de la survie
Depuis Montesquieu, combien de sacrifices au Dieu du « doux commerce », à la paix issue de l’échange et de l’interdépendance, combien d’éloges au banquier et au marchand opposés au prêtre et au soldat ! Les peuples qui ont vécu la colonisation, ceux qui ont subi l’occupation de leur terre, sont bien placés pour savoir que le banquier et le marchand tuent autant que les idéologies ou les nationalismes, ils ont seulement l’habileté d’envoyer les autres se faire tuer pour eux ( que les sceptiques relisent l’histoire des deux guerres de l’Opium infligées à la Chine pour qu’elle ouvre ses ports à l’importation de la drogue alors produite en Inde, et permette à la Grande-Bretagne d’équilibrer ses échanges ! ) Et voilà que c’est l’idéologie de la croissance sans limites et que ce sont les pratiques industrielles et marchandes de la mise en marché du monde, qui menacent notre survie collective. Et voilà que la primauté de l’économie s’avère durement remise en cause, à mesure qu’une série de progrès limités, manifestes et largement mis en valeur, nous menace d’une catastrophe globale, et que la question de la survie de l’espèce humaine sur sa petite planète est posée.
Le politique à l’oreille fine entend venir le recours au collectif, perçoit la recherche éperdue du commun et du lien, et devine que la question de l’identité et celle de l’origine vont dominer les prochaines années, parce que seules des collectivités fortes d’un lien peuvent se doter des moyens de leur survie. Le stratège n’a pas besoin de beaucoup de systèmes d’analyse pour percevoir la montée des tensions, locales ou régionales encore, pour observer que le monde est en train de se renationaliser et de se séparer, et pour observer que les nouveaux pays en croissance ont trop fondé leur pacification interne ou leur équilibre politique sur l’accès à l’abondance, pour pouvoir longtemps se dispenser d’employer tous les moyens que suggéreront le besoin ou l’urgence, afin de s’approprier les ressources premières qui leur feront défaut. Nos élèves ont trop bien suivi nos leçons d’apôtres irresponsables de la croissance sans limites. Nous sommes déjà coupables de ne pas leur avoir permis de la connaître assez vite, comment serions-nous audibles pour leur demander d’y renoncer ? La survie, sous ses formes les plus brutales comme les plus complexes, redevient un terrain stratégique ; si la réalité quotidienne ne nous y confronte pas encore, nos grandes peurs renaissantes le dessinent déjà. Le plus clair est que l’argent n’y suffira pas ; la puissance, tous les moyens de la puissance, peut-être.
Le temps de la séparation
Sous la menace de la faim, de la soif ou de l’étouffement, devant le retour des grandes peurs et la disparition de toute bienveillance de la nature, la confusion du monde qui a marqué ces dernières années s’achève. Nous avançons à l’aveugle vers le retour des séparations vitales, des singularités précieuses et des discriminations essentielles ; ce qui revient à dire que nous allons devoir apprendre ce qui fait société entre nous, et qui n’est plus écrit nulle part. L’homme moderne a été celui qui refusait toute discrimination, puisqu’il refusait toute détermination. Qu’en dira l’homme qui vient ?
Au nom des prétentieuses généralités sur l’unité du genre humain, et l’unicité de la nature humaine – comme si tout homme et toute société n’étaient pas d’abord le produit de l’histoire et le produit de leur histoire, comme projet et comme héritage – l’une des conditions simples mais essentielles de la démocratie est perdue de vue ; seules, des communautés qui se distinguent par cela même qui fait que leurs membres se reconnaissent un territoire et un destin commun, font politique. Et elles seules peuvent être des démocraties, si du moins démocratie signifie bien capacité de débattre entre soi, de décider pour soi et de faire appliquer la décision de la majorité des siens. La démocratie s’appelle séparation. Pierre Manent ( in ; « Petit cours de philosophie politique ») a bien défini la démocratie comme le régime des séparations fécondes. Le stratège ne peut négliger un point devenu criant depuis le « state’s building » est reconnu pour la condition de la paix, depuis aussi et surtout que les fantasmes de gouvernance mondiale s’évanouissent derrière cette réalité ; seul un Etat en pleine possession de son territoire peut contribuer à affronter les nouvelles raretés et à gérer les questions de portée universelle que pose la dégradation du milieu. L’insécurité environnementale n’est pas moins grave que les autres, elle aussi rend sans prix un Etat en pleine possession des moyens d’agir, elle aussi réinstaure le contrôle des territoires, réels et virtuels, comme la première vertu d’un régime politique digne de son nom.
Toute vision cohérente à cet égard suggère cette vérité malséante ; l’interdépendance tant vantée est sans doute un facteur de conflit inattendu, mais réel. Après les deux années de récolte catastrophique en Australie, qui la placent sous dépendance des marchés mondiaux de céréales, il n’est pas exclu que l’indépendance alimentaire, ou plutôt l’autosuffisance en la matière, redevienne un sujet d’actualité. Il est déjà manifeste que le nucléaire civil est l’un des choix stratégiques les plus féconds de la France, et la soumission de l’Union européenne à un supposé libre marché de l’énergie, une coupable sottise. L’interdépendance apparaît pour ce qu’elle est, un piège redoutable pour certains, une incitation directe à la guerre pour d’autres, qui ne supporteront pas de dépendre de plus faibles qu’eux, ou simplement d’étrangers. Le stratège y verra l’obligation de consacrer aux affaires civilo-militaires et aux opérations de projection et de protection des intérêts nationaux privés des moyens inédits. Qui croit que la dépendance européenne à l’énergie russe est facteur de paix, ou encore que la concentration des énergies fossiles dans quelques-uns des pays les plus politiquement et culturellement éloignés des consommateurs de ces énergies ne pose pas de problèmes, et ne pose ou ne posera pas dans l’avenir la question des méthodes et des moyens d’intervention, au service de nos intérêts vitaux ? Mais avant même que de se livrer à l’analyse que réclame la situation, le stratège se souviendra que nommer et compter, pour savoir et pour agir, est la condition de l’action efficace – c’est la mesure du champ de bataille. Et il mesurera à quel point la confusion des mots, des idées et des discours a obscurci le sens de l’action, à quel point la censure des opinions et des faits paralyse la pensée et la décision, de sorte que la première vertu du stratège est désormais et simplement de parler français.
Le retour des biens réels
Les idées d’investissement les plus modernes ? Les terres agricoles, les forêts, les plages – partout où se déterminent les conditions de la vie, ou de la survie humaine. Nous sommes loin de la bulle Internet, du recours au virtuel et du refuge de l’immatériel, fournisseur d’espace et de surabondance à ceux qui n’en auront pas d’autres, parce que ce monde, ce monde des sens, du goût, de la terre et de la mer, ne leur sera plus accessible. Les conditions de la vie, donc de la survie, sont territoriales ( même si ce territoire se réduit au domicile privé transformé en plateforme de services et d’accès au virtuel). Ce qui signifie que la gestion et le contrôle des droits de propriété sur le sol, sur les espèces, deviennent des questions hautement stratégiques. Ce qui signifie plus directement encore que la maîtrise des conditions d’acquisition et de transfert de propriété, plus encore les conditions de formation des droits de propriété et leur évolution, deviennent des sujets essentiels. Tout stratège devrait être convaincu que, de la même manière que le piège des Droits de l’homme, ouvert dans les années 1970, s’est refermé avec une puissance mortelle sur l’URSS quinze ans plus tard, la conformité juridique est le piège par excellence ouvert devant les communautés soucieuses de leur destin commun, un piège qui enferme la décision du juge comme la décision démocratique dans le formalisme, qui assure l’extraterritorialité du droit du plus fort, et qui interdit cet arbitraire de dernier ressort qui peut être la condition de la survie d’une collectivité. La lutte pour la survie annonce le règne des nouveaux barbares ; le stratège doit les voir à l’œuvre. Contre eux, les armes du droit des contrats et des marchés sont minces. Contre eux, le patriotisme économique, partout en œuvre à l’exception de l’Union européenne, est de peu de recours s’il n’est pas l’œuvre d’un consensus implicite qui n’a jamais à se dire, jamais à s’écrire, jamais à s’avouer, mais qui renchérit le prix de toute opération non souhaitable au-delà du raisonnable et qui agit sans rien faire, par l’évidence de la primauté des intérêts vitaux sur le droit. L’éloge de l’implicite reste à écrire, en ces temps obsédés de transparence, d’explication et même d’explicitation. L’autorité de toute institution ne gagne rien à la transparence, ni au copinage ; et il devient vital, non de restaurer l’autorité des institutions, mais de rendre à cette autorité la part de mystère, de secret et, oui, d’arbitraire, qui rend le procédurier incertain, brouille le calcul du marchand, ramène le banquier à sa place, et assure à la société les moyens de son contrôle sur l’économie. Car il y va de la dépossession du droit de choisir pour soi. Car, à travers l’extrateritorialité du droit de l’entreprise, de la finance et du contrat, c’est bien d’une dépendance subtile dont il s’agit, qui fait sortir les démocraties de leur exercice en les privant de leur capacité à agir sur elles-mêmes, en les dépossédant au profit du marché réputé libre de leur pouvoir de faire société.
La violence de l’universel
Qui mesure suffisamment l’arrogance des dispositifs qui ont généralisé le modèle de production, de consommation, de mesure et de contrat occidental ? Et qui apprécie le risque que le déracinement et la sortie des croyances et des structures sociales qui leur garantissaient à peu de frais l’estime de soi, font courir à des populations promises à la frustration, au désir insatisfait, et sans que rien puisse les retenir sur la voie de la violence la plus extrême ? Nous ne mesurons pas le vertige ouvert par la consommation de masse dans laquelle repères et structures s’abîment. Le modèle de la croissance sans limites a balayé tout ce qui pouvait atténuer les frustrations, calmer le ressentiment et fournir d’utiles exutoires à la haine. L’économie qui a voulu faire l’économie des religions, des structures sociales et des modèles de satisfaction collective, ne fera pas l’économie de la guerre que la disparition de toute altérité radicale au modèle de l’action rendra implacable. Plus rien de ce qui faisait de l’autre différent un autre respecté ne demeure, l’autre doit devenir le même, celui qui demeure différent n’est plus que le mal, qu’il faudra bien un jour exterminer.
La violence d’un modèle unique suscite la violence symétrique de son inverse. A la question de la survie, la réponse fait peu de doutes ; comme d’habitude, les moyens de la survie ne seront pas matériels, mais spirituels et moraux, et le champ du stratège commence avec les singularités remarquables qui feront les lignes de fracture du monde de demain, ces singularités plus vitales que les biens vitaux. Comme d’habitude, les réponses directes, simples, voire simplistes, seront de peu de recours face à une situation qui se traduira d’abord par un réinvestissement massif dans ce qui fait lien ; croyances, appartenances, frontières. L’élément nouveau est que la violence du modèle unique de la croissance sans limites auquel le monde sans presque d’exceptions a adhéré, s’est appliquée de manière universelle, et que la réponse à cette violence s’attaquera à cette prétention universelle. Et l’élément nouveau est que la séparation consécutive à cet effort sans précédent d’unification du monde distinguera moins des communautés entre elles qu’elle ne distinguera au sein même de communautés existantes, des formes diverses d’adhésion au monde. Le temps de la modération, de la tempérance, de l’abstention, et même de l’indifférence, est venu. Nous allons redécouvrir ces vertus politiques tant oubliées quand nous mesurerons à quel point nous avons troqué la paix des consciences sûres d’elles même contre la petite monnaie de l’ingérence, de la bonne conscience et des grands sentiments, qui n’a cours que sur la grand place de notre arrogance.

Hervé Juvin











