Entre 1945 et 1989, l’affrontement de puissance entre les peuples s’organise autour du duel Etats-Unis/ URSS. Depuis 1990, la Chine remplace l’URSS comme principal adversaire géopolitique des Américains. Certes, officiellement les Chinois ne sont pas désignés en tant qu’ennemis, comme pouvaient l’être les Soviétiques. Mais, du point de vue américain, ils représentent une menace bien plus grande pour la réussite du projet mondialiste que les islamistes eux-mêmes.
Le Japon, solide allié des Etats-Unis depuis sa mise sous tutelle en 1945, est confronté à ce nouveau contexte global : la Chine dispose des atouts suffisants (cohésion identitaire, poids démographique, développement économique, pragmatisme de son système politique) pour devenir la première puissance asiatique, et même mondiale, et ceci avant le milieu du XXIe siècle (peut-être en 2030). Dès lors, se pose une question fondamentale pour le Japon : dans les décennies à venir, faut-il faire le choix de la civilisation ou celui de la nation ? Faut-il choisir le triomphe du monde jaune sur le monde blanc, en acceptant la primauté de la Chine sur le pôle asiatique, ou au contraire faut-il tenter, avec l’aide des Etats-Unis et en s’attirant d’autres alliances asiatiques, de faire obstacle à l’hégémonie chinoise en Asie ?
Le Japon n’est plus installé au rang de première puissance asiatique pour longtemps. Certes sa puissance économique reste redoutable, mais ses faiblesses géopolitiques sont énormes :
- des tremblements de terre cataclysmiques peuvent le ravager en un instant.
- son insularité est devenue presque inutile face aux armes aériennes de longue portée (avions et missiles) des concurrents asiatiques. Une forte densité démographique, concentrée sur un petit territoire, fait en effet du Japon un pays exposé au risque de disparition complète en cas de conflit avec la Chine.
- une dépendance alimentaire et énergétique extrême vis-à -vis de l’étranger (à lui seul, le pays représente plus de 15% du fret maritime mondial), qui peut donner à l’ennemi la tentation de l’asphyxie par le blocage de la longue route séparant le Moyen-Orient du Japon (océan Indien, détroits de Malacca et de Taïwan). On oublie souvent que, pour le Japon, les Etats-Unis sont avant tout une garantie de sécurité des routes maritimes. Dans trente ans, malgré les efforts entrepris (notamment dans le domaine des sous-marins capables de percer un blocus naval), il est difficile d’imaginer une marine japonaise capable de rivaliser seule avec l’une des trois grandes marines du Pacifique : la chinoise, l’indienne et bien sûr l’américaine. Ce seul facteur de la dépendance exclue la perspective d’une politique d’indépendance nationale, et fait pencher pour un cadre d’alliance bilatérale forte (maintien de l’alliance pro-américaine ou basculement prochinois).
- un problème nord-coréen qui ne pourra se régler demain qu’en se transformant en un problème coréen plus grave encore : la formation d’une super-Corée unifiée hostile au Japon et choisissant, suivant que le tropisme du nord ou du sud l’emporte, la Chine ou les Etats-Unis comme partenaire privilégié.
- le rétrécissement de la population alors que tous les concurrents resteront stables (à des niveaux de population élevés) ou continueront d’augmenter lentement. En 1950, le Japon avait la cinquième population mondiale, après la Chine, l’Inde, les Etats-Unis et l’URSS. En 2050, la population japonaise n’atteindrait plus que 105 millions d’habitants (au lieu des 127 millions actuels), soit le 17e rang mondial.
Tous ces facteurs, de la vulnérabilité du territoire, à celle des approvisionnements, en passant par celle de la démographie, inclinent fortement à penser que le Japon pourra difficilement à l’avenir, telles l’Inde, la Chine, ou la Russie, opter pour une politique d’indépendance nationale ; qu’il devra au contraire rester dans un cadre d’alliance serré, la question étant de savoir avec qui.
Aujourd’hui, le Japon entretient des relations solides avec les Etats-Unis. Washington considère Tokyo comme l’un de ses plus solides alliés, et le place encore au rang d’Israël, de la Grande-Bretagne ou de Taïwan. Convaincus que leur modèle politique (la démocratie libérale) est une sorte de Fin de l’Histoire, les Américains ne doutent pas de la pérennité de la démocratie japonaise et n’envisagent guère une sortie japonaise du mondialisme américain. A court terme, ils n’ont d’ailleurs peu de raison de douter de la fidélité du Japon à l’alliance avec les Etats-Unis. Inquiets pour leur territoire, non seulement à cause des tirs balistiques nord-coréens visant à les intimider, mais aussi, à plus long terme, de la poussée chinoise, les Japonais sont acquis au principe de la défense anti-missile. Cela signifie donc, qu’au moins à un horizon de deux à trois décennies, le Japon, choisira de s’abriter sous le parapluie anti-missile américain. Ce choix n’est d’ailleurs pas contradictoire avec la volonté croissante des Japonais d’officialiser eux-mêmes leur propre capacité nucléaire fondée sur l’idée de frappes préventives (ce qui est logique compte tenu de l’exigüité de leur territoire).
Un fait atteste en profondeur de la foi qu’ont les Américains en l’alliance américano-japonaise : leur position sur la réforme du Conseil de Sécurité de l’ONU. Washington aura fait échouer, de concert avec la Chine, le projet dit du G4 (un siège permanent pour l’Allemagne, l’Inde, le Brésil et le Japon) soutenu par Paris et Londres, car il ne voulait aucun autre nouvel entrant que le Japon. Les Américains pensent que l’Allemagne pourrait sortir de l’atlantisme et épouser l’idée d’Europe-puissance, que le Brésil ruinerait la Doctrine Monroe, et que l’Inde, moteur du non-alignement serait un danger pour le mondialisme. En revanche, ils ne semblent avoir aucun doute quant à la fidélité du Japon. C’est la raison pour laquelle, puisque l’Amérique veut le Japon, celui-ci peut, au prix du renforcement de sa dépendance et de l’acceptation durable d’une humiliation jamais éteinte, choisir de rester durablement l’allié de l’Amérique.
Mais l’option du renversement d’alliance, à plus long terme n’est pourtant pas à exclure.
Certes l’opposition Japon Chine est aujourd’hui forte. Les raisons à cet état de fait sont nombreuses. Nous en retiendrons trois.
Premièrement, l’identité. Les Chinois savent qu’ils vont dépasser le Japon et que la fierté nationale de ce dernier en sortira abîmée. Leur volonté d’arracher aux Japonais leur repentance doit être interprétée comme le souhait d’obtenir l’allégeance du Japon à l’Empire du Milieu. Puisque la puissance revient, la Chine veut de nouveau faire ployer le « pays de nains », et rendre le Japon tributaire. En réalité, le jour où le Japon aura consommé sa repentance, il aura accompli le geste symbolique du vassal rendant tribut à son suzerain. Cela, les conservateurs japonais, qui voient leur nation en perte de vitesse, ne l’acceptent pas et on peut le comprendre. Mais entre deux humiliations, celle opérée au Japon par la race blanche et celle infligée par des frères confucéens fussent-ils ennemis séculaires, laquelle pèsera le plus dans vingt ans ? Nous sommes en Asie, une région où les peuples ne se sont pas métissés, et où aucune des maladies importées de l’Occident (individualisme, hédonisme, vieillissement démographique…) n’a altéré la cohésion ethnique des groupes humains.
Deuxièmement, le besoin commun d’accès à l’énergie est également, pour l’heure, une cause de fâcherie. En 2025, l’Asie consommera la moitié de la production mondiale de pétrole. Or, plus la Chine se développe et consomme, plus elle risque de mettre en péril les approvisionnements d’un Japon qui reste marqué par l’embargo pétrolier américain de 1941. Pékin et Tokyo cherchent donc à peser sur les tracés d’évacuation du pétrole et du gaz russe vers l’Est, vers Daqing (Chine) ou vers Nakhodka (Japon). Ils se disputent également les îles Diaoyutai/Senkaku en mer de Chine, qui pourraient receler des réserves de pétrole importantes. Mais on peut retourner le problème et considérer qu’à propos d’énergie, et sur un plus long terme, les Chinois et les Japonais auront intérêt à s’entendre. Ils ont déjà le même intérêt à propos de l’Iran dont ils dépendent en partie : tous deux sont en conséquence hostiles à une guerre américano-israélienne contre les Perses. En 2030, lorsque l’Asie (c’est-à -dire pour l’essentiel la Chine, le Japon et l’Inde) absorbera 80% des hydrocarbures tirés du Moyen-Orient, n’aura-t-elle pas la tentation de s’unir pour organiser elle-même la sécurisation de ses approvisionnements ?
Troisième motif de fâcherie à court-terme : Taïwan. Pour les Chinois, Taïwan n’est qu’un appendice insulaire de l’Empire ; pour les Japonais, l’île appartient à la projection japonaise dans le Pacifique. Mais comme ni les Japonais ni les Chinois ne sont assez fous pour risquer, à cause de Taïwan, un anéantissement mutuel sous le feu nucléaire, l’île pourrait très bien à l’avenir faire l’objet d’une sorte de partage d’influence tacite.
Nous voyons donc que trois puissants facteurs de discorde, peuvent, à plus longue échéance, se retourner en facteurs de rapprochement. Ajoutons à cela la réalité économique, qui peut aussi renforcer l’hypothèse du basculement japonais vers la Chine. Les deux pays n’ont jamais été aussi interdépendants économiquement. La Chine est le premier partenaire commercial du Japon (elle pèse plus de 20% de son commerce) et le Japon est le premier fournisseur de la Chine (15% des importations). Les délocalisations japonaises se transportent en Chine et déjà plus de neuf millions de Chinois travaillent pour le capital japonais.
Cette intégration économique entre les deux pays, Japon et Chine, se fait de manière plus large dans le cadre du plus grand marché économique en formation dans le monde, le grand marché asiatique, dit de l’ASEAN+3 (Chine, Japon, Inde). Plus les années vont passer, plus la réalité économique du Japon va diverger de celle des Etats-Unis au profit de cette sphère de co-prospérité asiatique. Les Japonais pourraient-ils d’ailleurs raisonnablement rester à l’écart de ces rapprochements entre la Chine et l’Inde d’une part, la Chine et l’ASEAN d’autre part ?
La question du triangle de relations Chine/Japon/Etats-Unis se transforme alors immanquablement en celle du quadrilatère Chine/Inde/Etats-Unis/Japon.
Les Etats-Unis cherchent à faire de l’Inde un allié contre la Chine. Misant sur la « démocratie indienne », son nucléaire militaire (légalisé en 2006 par le rapprochement indo-américain dans le domaine du nucléaire civil), sa forte capacité navale qui pourrait en faire un « gendarme de l’Océan Indien » allié, Washington tente de sortir New-Delhi du non-alignement traditionnel (lequel passe par une relation forte avec la Russie). L’Inde ne refuse d’ailleurs pas ce rapprochement voulu par Washington, qui gêne surtout le Pakistan, mais agit symétriquement de façon à améliorer ses relations avec Pékin. De nombreux contentieux ont été réglés ces dernières années entre Indiens et Chinois (reconnaissance par New Delhi de la souveraineté chinoise sur le Tibet) et des manÅ“uvres navales communes ont rapproché pour la première fois marines chinoise et indienne. Les évolutions actuelles montrent que la stratégie de bipolarisation voulue par Washington et visant à créer un bloc pro-américain hostile à la Chine est un échec. Ni la Russie, ni l’Inde n’entendent devenir des alliés inconditionnels de Washington, et l’opposition commune au mondialisme américain contribue au contraire, au fil des années, à atténuer les oppositions géopolitiques traditionnelles entre Russie, Chine et Inde. Depuis vingt ans, la Chine s’est employée à régler la quasi-totalité de ses contentieux frontaliers avec les Russes et les Indiens.
Dans la deuxième partie du XIXe siècle et la première partie du XXe siècle, plusieurs civilisations non-occidentales, dont le Japon et l’islam (avec les expériences du kémalisme, de la sortie du chiisme sous les Pahlavi en Iran, du nationalisme arabe…) ont fait le choix de l’occidentalisation comme modernisation. Toutes avaient un but commun : rattraper l’Occident puis le vaincre, en se lavant ainsi des humiliations subies. Cette obsession de l’inversion du rapport de force avec l’Occident pourrait ainsi conduire, en Asie orientale, à de surprenants retournements de l’histoire dans les prochaines décennies.
Article paru dans la Nouvelle Revue d’Histoire en 2008

Aymeric Chauprade










