La menace terroriste au Maghreb et au Sahel

Publié par le 1 décembre 2008 dans Articles
La menace terroriste au Maghreb et au Sahel
Le 11 décembre 2008, le journal Le Monde publiait un dossier pertinent consacré à « Al Qaida au Maghreb, une menace pour la France ». Cette menace existe-elle ? Quelle est la réalité de cette menace ? Que représente fondamentalement Al Qaida au Pays du Maghreb Islamique (AQMI) ? Une opération terroriste de l’envergure de celle ayant frappé récemment Bombay en Inde est-elle envisageable en France ? Autant d’interrogations auxquelles il est extrêmement difficile de répondre avec précision tant la menace est diffuse, complexe à analyser et témoignant d’une relative résilience.

La menace terroriste au Maghreb et au SahelIl y a quelques semaines, pour la première fois, Abdelmalek Droukdel, « émir » d’AQMI, menaçait directement, lors d’un discours paru sur un site islamiste, la France. Dans ce cadre, les services spécialisés français se préparent et surveillent étroitement la mouvance terroriste maghrébine. Le 22 décembre 2008, les autorités françaises mènent un exercice virtuel de simulation d’attaques terroristes visant à tester les capacités de réaction, de communication et de coordination des forces de sécurité dans leurs multiples dimensions. « Ce test imaginait sept attentats virtuels, dont un double, perpétrés simultanément à Paris, en banlieue, à Lyon et à Marseille, faisant 103 morts et 312 blessés dont 114 graves. Ce scenario, impliquant entre autres l’assaut de l’hôtel Crillon par un commando de huit terroristes et un détournement d’avion, a mobilisé presque l’ensemble des effectifs des deux unités d’élite que sont le RAID (Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion) et le GIGN (Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale). Les GIPN (Groupe d’Intervention de la Police Nationale) ont apporté leur concours, tandis que la BRI (Brigade de Recherche et d’Intervention) était entièrement mobilisée dans la capitale ».

Conjugué aux multiples vagues d’arrestations d’islamistes ces derniers mois en France et au sein des différents pays de l’UE, notamment en Belgique, en Italie, en Espagne, en Allemagne, etc. cette simulation rappelle à quel point le spectre de la menace jihadiste en provenance essentiellement du Maghreb focalise toute l’attention des services de sécurité européens.

Face à une menace djihadiste globale, réticulée et déterminée, les services de renseignements éprouvent de plus en plus de difficultés à neutraliser et à déjouer les stratégies de cellules ou de groupes de plus en plus disséminés dans la vie civile (tissu social).

Le Maghreb s’inscrivait dans une zone seconde, loin des concentrations militaires américaines et occidentales, basées au Moyen-Orient et dans le Golfe Persique. La montée en puissance du GSPC, devenu AQMI en janvier 2007, se matérialisant par une radicalisation et une mutation de l’organisation, replace aujourd’hui le Maghreb dans un périmètre de ciblage préoccupant.

En effet, à travers la recrudescence en Algérie d’attentats audacieux ciblant des intérêts occidentaux, nationaux (symboles forts de l’Etat : Palais du Gouvernement, 11 avril 2007, cortège présidentiel à Batna, 6 septembre 2007, Conseil Constitutionnel, 11 décembre 2007) et internationaux (sièges du HCR et du PNUD, 11 décembre 2007) engendrant des centaines de morts depuis le début de l’année et témoignant d’une innovation par importation de « pratiques étrangères » (nouvelles cibles, retransmission vidéo des attentats sur le Web, explosions de véhicules par bombes déclenchées à distance et attentats suicide marquant une rupture avec les modes opératoires passés, etc.), l’ex-GSPC affiche son ambition de régionaliser et d’internationaliser son action en ouvrant de nouveaux fronts du djihad.

Dans ce contexte, certains spécialistes du renseignement qualifient le « nouveau GSPC » d’ « organisation ombrelle ». Parallèlement, Al-Qaïda a nommément désigné ce groupe afin qu’il unifie l’ensemble des groupes djihadistes du Maghreb (le GSPC prête officiellement allégeance à Al-Qaïda le 11 septembre 2006) en créant de véritables passerelles entre les pays du Maghreb. La cellule démantelée en Tunisie au cours du mois de décembre 2006 et janvier 2007 (Jeunesse de l’Unicité et du Djihad en Tunisie), les multiples arrestations et attentats au Maroc et en Algérie témoignent de cette nouvelle orientation.

Pour Al Qaida, le Maghreb constitue une entité homogène, « un seul pays » ; l’objectif étant de revenir vers cette entité sublimée et passée qui puise sa justification culturelle et historique dans la période correspondant à la dynastie almohade (Al-Muwahhidun en arabe) qui régnait sur la moitié de l’Espagne et la totalité du Maghreb de 1147 à 1269.

AQMI est ainsi devenue l’organisation terroriste, hors les zones de guerre d’Irak et d’Afghanistan, la plus active et la plus meurtrière focalisant à nouveau les projecteurs des services de renseignements régionaux, européens et américains, l’objectif central poursuivi étant de « constituer un front régional s’inscrivant dans le cadre du djihad mondialisé prôné par Al-Qaïda » (standardisation des modes opératoires, connexions des différents groupes, discours pan-islamiste, etc.). L’enlèvement des deux touristes autrichiens dans le désert au cours du printemps 2008, libérés le 1 novembre 2008 dans le nord du Mali, illustre significativement « l’extension territoriale d’AQMI » car il implique des connexions régionales et une projection transfrontalière de l’organisation terroriste.

Par ailleurs, AQMI oscille en permanence entre une dimension locale et une dimension à vocation internationale. Plus spécifiquement, elle présente à la fois un ancrage national et de puissantes spécificités locales tout en s’inspirant également du terrorisme international tel qu’il est pratiqué par d’autres organisations, notamment relativement aux méthodes et aux tactiques de ciblage déployées. A titre illustratif, le mode d’action basé sur les voitures piégées et les attentats suicides est la marque typique d’une imprégnation du terrain irakien et en particulier des méthodes d’Al Qaida au Pays des Deux Fleuves (Irak, génération Zarkaoui). L’articulation entre ces deux niveaux est axée sur la nature de « l’ennemi » visé, qui peut s’avérer proche (les régimes locaux) ou bien lointain (les puissances occidentales).

En définitive, en intégrant « officiellement » Al-Qaïda, le Jihad au Maghreb change de dimension, de doctrine et de mode d’action. Il devient la quatrième branche armée d’Al-Qaïda, après celles établies en Afghanistan, en Irak et en Arabie Saoudite.

(Source Courrier International)

(Source Courrier International)

En effet, le rapprochement entre Al-Qaïda et l’ex-GSPC relève d’une logique de « troc » : AQMI bénéficie de la médiatisation d’Al-Qaïda (formidable impact médiatique) et de sa « légitimité » et Al-Qaïda bénéficie des coups d’éclats de l’organisation algérienne tout en développant par son biais ses réseaux au Maghreb et au Sahel africain afin de constituer une « courbe de l’instabilité ».

Dans ce contexte, il convient de demeurer prudent et de ne pas sombrer dans l’exagération de la menace. Néanmoins, AQMI constitue une menace sérieuse, évolutive et immédiate qu’il convient de suivre avec la plus grande attention. Dans ce cadre, les USA et les pays de l’UE doivent garantir aux pays du Maghreb un encadrement efficace et immédiat assorti d’un soutien politique fort. En effet, cette menace terroriste persistante et multiforme (urbaine, rurale et saharienne) justifie certainement des capacités militaires offensives et défensives sophistiquées dans tous les pays concernés afin de bénéficier de puissantes capacités de détection, de protection et de neutralisation de la menace.

Parallèlement, il convient d’inclure la menace que représente AQMI dans un ensemble géographique transcendant les frontières du Maghreb et incluant la ceinture de sécurité du sud que représente l’arc sahélien. En effet, en ce début de XXIe siècle, l’Afrique du Nord et l’Europe occidentale, stratégiquement raccordées et corrélées, constituent une partie du « puzzle euro-africain ». Dans ces conditions, si une bordure stratégique existe, elle se matérialise de plus en plus au niveau de l’arc sahélien, entre l’Afrique méditerranéenne et l’Afrique noire. Espace tampon mais surtout espace de jonction et d’échanges, difficilement contrôlable, l’arc sahélien développe une conflictualité endémique sur laquelle les différents acteurs ont peu de prise. Dans l’échiquier stratégique mondial, l’arc sahélien (ventre mou, espace charnière entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe) cristallise un faisceau de facteurs crisogènes qui ont produit et qui ne cesseront de produire des conflits aux répercussions préjudiciables à la paix et à la sécurité de la région mais aussi à la paix et à la sécurité internationale.

L’arc sahélien, zone grise constituant un sanctuaire pour les jihadistes, offre des angles de vulnérabilité et de pénétration au Maghreb. En effet, ce théâtre est traversé par des dynamiques à forte charge déstabilisatrice (trafics illégaux, risque d’éclatement ou de généralisation de conflits meurtriers, amplification de revendications irrédentistes, développement d’un islam radical, tensions géopolitiques autour d’enjeux énergétiques et sécuritaires, pauvreté endémique, etc.) qui menacent les fragiles équilibres sociaux, économiques, politiques et géopolitiques qui s’y sont progressivement construits.

(Source Le Monde, 21 décembre 2008)

(Source Le Monde, 21 décembre 2008)

Dans ce cadre, Al-Qaïda renforce son implantation au sein de l’arc sahélien, vaste bande horizontale échappant à tout contrôle étatique, en s’appuyant sur les facilités développées par l’ex-GSPC : « la stratégie d’Al Qaida au Maghreb consiste à accélérer la mise à feu de la région. En ce sens, elle s’appui sur AQMI (ex-GSPC) en vue d’implanter des groupes terroristes dans la bande sahélienne afin de parvenir à s’assurer le contrôle de ce couloir stratégique (Mauritanie, Mali, Niger, Tibesti au nord du Tchad et pénétrer le Darfour) ». Comme le souligne M. Chaboud, directeur de l’Unité de Coordination de la Lutte Antiterroriste en France (Uclat), « c’est dans l’immense désert du sahel, travaillé par divers irrédentismes comme celui des touaregs, que les jihadistes s’entrainent ».

Dans ce contexte, les pays du bassin occidental de la Méditerranée, les pays du Maghreb et dans une moindre mesure les USA ne peuvent plus faire l’impasse sur la forte sismicité géopolitique de cet espace charnière et doivent être en mesure d’identifier des stratégies communes destinées à stabiliser et ancrer ce champ dans les circuits de la mondialisation (contrer le spectre des menaces que cet espace projette). Or, à ce stade, les actions entreprises par ces différents acteurs demeurent dispersées, voire concurrentes (reflet d’intérêts géopolitiques opposés), fragilisant leur portée effective.

Pan Sahel initiative

Pan Sahel initiative

A titre illustratif, l’initiative américaine Pan-Sahel, lancée en 2002, répondait à la volonté américaine de renforcer la capacité des armées des pays sahéliens dans la lutte contre le terrorisme et de les doter des moyens permettant d’amplifier leur contrôle sur leur territoire. Cette initiative est placée sous la responsabilité du Special Operations Command Europe (SOCEUR). Elle a été élargie et pourvue d’un budget très supérieur, évalué pour 2007 à 100 millions de dollars. Fin 2008, l’enveloppe américaine allouée à la lutte contre le terrorisme au sein du sahel a été augmentée à 500 millions de dollars. En juin 2005, les manœuvres « Flintlock 2005 », relevant de la nouvelle Initiative Transsaharienne de Lutte Contre le Terrorisme (TSCTI), ont associé pour la première fois neuf pays sahéliens (Algérie, Maroc, Tunisie, Nigeria, Sénégal, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) dans des exercices d’entraînement et de simulation (la Libye devant rejoindre l’initiative prochainement). Le 7 février 2007, une conférence réunissant les chefs d’état-major des armées américaines et des neuf pays du Maghreb et du Sahel s’est tenu à Dakar afin d’approfondir, de coordonner et de renforcer la lutte contre le terrorisme sur le théâtre saharien.

(Source revue Diplomatie, France)

(Source revue Diplomatie, France)

A ce stade, il convient de souligner que de nouveaux exercices ont eu lieu dans le cadre de l’ITLCT (Initiative Transsaharienne de Lutte Contre le Terrorisme) au Mali fin août 2007 (22 août- 8 septembre 2007) : il s’agit des exercices Flintlock 2007 de lutte contre le terrorisme au Sahel regroupant des forces armées africaines, européennes et américaines. « Ces exercices ont mobilisé 350 militaires américains et d’autres venus de France mais aussi de 13 pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Ces exercices visaient à renforcer les capacités d’action commune, d’unifier les systèmes de commandement et de perfectionner la communication interarmées » (mise en place d’une cellule de coordination multinationale permettant l’échange de renseignements et la planification d’opérations ciblant une menace terroriste régionale).

(Source revue Diplomatie, France)

(Source revue Diplomatie, France)

La TSCTI constitue un Mobile Training Team (MTT) d’environ 350 militaires provenant du premier bataillon du 10 Special Force Group (Airborne) de Stuttgart, du 352 Special Operations Group basé à Mildenhall (GB), du 86 Contingency Response Group de Ramstein (Allemagne) et de l’US Marine Corps Europe de Stuttgart. Les militaires des forces spéciales, basés à Bamako, Gao, Tombouctou et à Atar, assurent la formation des personnels militaires et de police aux techniques de lutte contre le terrorisme. Les cours sont dispensés en français, en arabe, en touareg, en sorai et en tamahek. Ce programme ne se limite pas uniquement à la formation militaire mais s’étend également à l’assistance humanitaire avec des antennes médicales au nord du Mali, du Niger et du Tchad avec pour objectif de fidéliser les populations et d’interdire ainsi aux terroristes d’y trouver refuge.

Présents en Afghanistan et en Irak, les USA aspirent à faire des armées sahéliennes les auxiliaires de leur lutte anti-terroriste sur le théâtre saharien.

Trois axes principaux fondent leur politique dans la région : l’International Military Education and Training Program, les exercices militaires conjoints et l’ouverture de nouvelles bases militaires. Il s’agit d’éviter que le théâtre sahélien ne finisse par constituer une « rampe de lancement » pour de futurs groupes armés. En effet, à ce stade, les USA ont constaté que 25% des 400 combattants étrangers faits prisonniers parmi les insurgés en Irak sont d’origine africaine et le flux s’inverse.

Dans ce contexte, les USA renforcent leur appui aux pays sahéliens afin de contrer la mouvance terroriste et briser les filières d’acheminement de combattants, de fonds et d’armes vers différents théâtres de conflits. Au cours du mois de novembre 2008, l’armée américaine a organisé un exercice visant à renforcer les capacités de l’armée malienne relativement au contrôle de son territoire et à la projection de forces en milieu hostile afin d’engager un convoi de la branche saharienne d’AQMI (relevant de la zone n°4 de son découpage territorial). Conséquence immédiate, le 17 décembre 2008, l’armée malienne, avec l’appui logistique de l’armée algérienne (vivres et munitions), lance une vaste opération contre des éléments d’AQMI dans le nord du Mali.

(Michael Kamber for The New York Times)

(Michael Kamber for The New York Times)

Plus globalement, outre les exercices militaires conjoints évoqués précédemment, deux événements intervenus courant novembre 2008, révèlent l’importance géostratégique croissante accordée à l’arc sahélien : réunion ministérielle regroupant l’Algérie, le Burkina Faso, la Libye, le Mali, le Niger et le Tchad afin de préparer le futur sommet des chefs d’Etat dont l’agenda sera consacré « à la paix, à la sécurité et au développement dans la région sahélo-saharienne » et visite-éclair du ministre français des Affaires Etrangères consacrée aux questions de sécurité dans la région.

Dans ce cadre, l’arc sahélien, passerelle et sanctuaire offrant aux groupes mafieux et aux terroristes des facilités logistiques et tactiques étendues, n’a pas finis de faire parler de lui et de mobiliser l’attention des USA, des pays de l’UE et du Maghreb ! Le caractère transnational des menaces projetées place le théâtre sahélien « comme partie intégrante d’un champ de confrontation plus globale » et dicte la mise en place d’une coopération régionale et internationale beaucoup plus soutenue et convergente afin de produire des réponses proportionnées et collectivement maîtrisées.

À propos de l'auteur

Expert en géopolitique et en méthodologies de la prospective et de l'anticipation, il enseigne ces disciplines à l'Université de Tunis, à l'Institut de Défense Nationale (IDN, Tunis), à l'Institut des hauts commis de l'État à l'ENA (Tunis) et à l'École Supérieure des Forces de Sécurité Intérieure. A travers ses travaux sur le Sahel et l'Afrique, M. Taje aspire à développer une nouvelle analyse de la conflictualité de ces espaces en s'appuyant sur l'approche systémique et géopolitique.

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