Article paru dans l’Expansion – 2009
La polémique qui entoure le lancement de la réflexion sur l’identité nationale prouve au moins une chose ; le sujet est essentiel. A ceux qui brocardent ce fantasme français, supposé original, la réponse est simple ; qu’ils sortent des frontières ! En Inde, en première page des quotidiens, à propos du Cachemire, des Naxalistes, ou de Bollywood, la question de l’identité est partout, loin devant les sujets économiques. D’ailleurs, c’est la vitrine technologique indienne, Bangalore, qui donne au parti nationaliste hindou ses plus beaux scores électoraux ! En Chine, il est permis de parler publiquement d’à peu près tout, sauf de Tai-Wan, du Tibet, des Ouigours… et de tout ce qui touche l’identité han de l’Empire !
Aux Etats-Unis même, terre chantée de l’ouverture, le débat qui a entouré la nomination d’une juge à la Cour suprême, Mme Sottomayor, a porté sur un point sensible ; elle annonçait vouloir s’inspirer d’exemples de bon fonctionnement judiciaire dans d’autres pays, allait-elle porter atteinte à l’identité américaine ? Seuls s’en étonneront ceux qui ignorent que c’est une particularité fondamentale pour chaque Américain que d’être « an american citizen », et que cette fierté identitaire là est la condition de cette ouverture ci. A ceux qui répètent l’antienne de la mondialisation et des identités solubles dans le virtuel, il faut annoncer qu’ils vont bientôt toucher terre, et durement. Course aux terres arables, menaces sur l’espace vital de populations qui n’espèrent plus eau pure, air pur, horizon dégagé, retour aux biens réels ; la reterritorialisation du monde est engagée, elle est violente, d’autant qu’elle s’accompagne de dépossessions sans précédent ; la révolution malgache de mars 2009 a suivi une tentative de privatisation des terres, elle ne sera pas la dernière. A ceux qui poursuivent le rêve de l’Occident mondialisé, et qui tirent d’une supériorité technique datée et circonstanciée la supériorité d’une civilisation, de valeurs et de cultures, il faut rappeler la leçon de Claude Levi-Strauss. Que la Chine, que l’Inde, acquièrent les moyens de notre richesse, de notre abondance et de notre puissance, ne signifie en rien qu’ils se convertissent aux valeurs de ces éminentes civilisations qui ont détruit le premier artisanat mondial, celui de l’Inde, quand les Britanniques coupaient les mains des Indiens coupables de filer le coton plutôt que de l’envoyer brut aux filatures de Manchester, et qui ont ensuite obligé l’Empire du Milieu à s’ouvrir à leurs ventes d’opium par deux guerres successives, qui feront 40 millions de drogués dans la Chine de 1910 !
Et que dire de l’Afrique, dont la sagesse l’a conduite à inscrire, dans la déclaration de l’OUA, les droits collectifs, moraux et culturels, au même rang que les droits individuels dans lesquels toute identité se dissout ! Beaucoup de Français sont prêts à payer pour que la France ne soit pas les Etats-Unis, contrairement à ce que de sottes déclarations ont laissé entendre – dire aux Américains qu’ils ne seront pas dépaysés quand ils viennent en France, c’est annoncer la fin de la France ; et alors, pourquoi y viendraient-ils ? Beaucoup de Français sentent que, au nom du dépassement de la Nation, chargée de tous les archaïsmes, les seuls critères d’identification effectivement à l’œuvre sont ethniques et/ou religieux. A Saint-Denis ou à Gennevilliers, quand on va dans Paris, on va « chez les Blancs ». Est-ce vraiment un progrès ? Beaucoup sentent la nécessité d’un rééquilibrage entre les Droits individuels et le collectif, et perçoivent, sans avoir lu Lévinas, qu’une identité se définit d’abord par les autres, distincts, séparés, dignes, respectés, égaux, mais autres, et justement dignes et respectés parce que jamais appelés à devenir les mêmes et à être confondus avec soi. Ils mesurent l’ethnocentrisme vertigineux et inconscient qui fait penser et agir certains comme si aucun homme, aucune femme au monde ne sauraient espérer mieux que devenir Français, et comme si le retour au pays était un châtiment indigne ! Et ils ouvrent cette perspective nouvelle ; une conscience totalement exempte de tout préjugé racial, de toute intolérance religieuse, peut dire fermement qu’une société fermée à tout échange et à tout apport extérieur meurt, mais que des sociétés qui ne savent plus distinguer ce qui est leur et ce qui est autre, ce qui est proche et ce qui est lointain, gérer ce qu’elles acceptent et ce qu’elles rejettent du monde extérieur, sont en danger de mort par indissociation. Dans le renversement du monde que la crise accélère, nous sommes les Indiens d’Amérique. Les forces que nous avons lancées dans le monde sont bien près de se retourner contre nous, et d’imposer la loi de la masse à ceux qui ont perdu la force de leur singularité.

Hervé Juvin











