Plaidoyer pour une formation des élites européennes aux affaires chinoises

Publié par le 8 février 2010 dans Articles
Plaidoyer pour une formation des élites européennes aux affaires chinoises
Quelques observations préliminaires : le dialogue entre la Chine et l’Union européenne souffre d’un manque de structures. Si l’on excepte les initiatives heureuses mais isolées de la Fondation pour le progrès de l’homme et de la Société de stratégie que dirigent respectivement Pierre Calame et Éric de La Maisonneuve, il n’en existe aucune à ce jour entre Pékin et Bruxelles qui puisse aborder d’une manière régulière tout le spectre des échanges, depuis les questions économiques jusqu’à la coopération internationale et stratégique sur des sujets de plus en plus nombreux (Corée du Nord, désarmement nucléaire, terrorisme, changements climatiques, situation au Darfour et au Myanmar, crise financière…).

Par ailleurs, aucune formation nécessaire à la préparation des futurs diplomates de la Commission européenne se destinant à la gestion des affaires chinoises n’est encore prévue. Dans le même temps, la multiplicité des canaux de contacts et de formations se développe entre la Chine et les États-Unis. Le risque est, comme le soulignait récemment et paradoxalement le ministre britannique des Affaires étrangères, David Milliband, que nous assistions impuissants à la naissance d’un G2 entre Washington et Pékin ; perspective qui aurait pour effet de marginaliser notre continent dans son rapport bilatéral avec la Chine.

Objectifs

L’Union européenne souffre d’un profond déficit d’intégration politique qui lui interdit d’utiliser son poids économique 1. Une volonté politique de l’Union européenne devrait se traduire vis-à-vis de la Chine par la création, dans chaque province de ce gigantesque état-continent, d’un bureau de relations publiques européennes. Chaque bureau organiserait avec les services des municipalités chinoises des rencontres avec des experts européens et leurs homologues chinois. Ces rencontres très régulières entre décideurs politiques, spécialistes de l’économie, parlementaires, scientifiques, acteurs de la société civile et même militaires donneraient lieu à des comités de jumelage et à l’élaboration de relais d’opinion. Privilégier des échanges continus est le plus sûr moyen d’éviter les incidents diplomatiques comme ceux qui ont opposé fâcheusement les capitales française et chinoise. C’est qu’au fond, en dépit des changements de style, des attentions conviviales et des déclarations d’amitié, la confiance réciproque a du mal à supplanter la prévention, le scepticisme, les soupçons et souvent la crainte. Pourtant, la crise financière est en train de changer la donne. La stratégie d’un dialogue tous azimuts entre Pékin et Washington trouve ses limites. Dangereusement surexposée en dollars, la Chine entend peser davantage dans la réforme du système international pour prendre ses distances par rapport au modèle américain. Il y a là une opportunité que l’élite européenne doit saisir.

Pragmatisme

Premier constat : il y a sans doute plus d’intelligence à échanger entre deux très anciennes civilisations (l’Europe et la Chine) sur les défis à venir (quel urbanisme ? quel développement durable ? quelle organisation sociale du travail ?…) qu’avec un système américain acquis aux principes, aujourd’hui en faillite, de la démocratie de marché. Deuxième constat : Bruxelles et Pékin manifestent des intérêts communs sur la question du changement climatique et de l’énergie, alors que la relation sino-américaine sur ce dossier reste bloquée. L’enjeu est considérable : à l’horizon de 2020, la taxe sur les émissions de carbone sera le seul étalon permettant d’évaluer la véritable compétitivité d’une économie nationale. Troisième constat : favorable à l’unité de l’Europe dans laquelle elle s’efforce de continuer à voir un des pôles du système multilatéral, la Chine souhaite obtenir sa levée de l’embargo sur les armes auquel elle demeure soumis depuis 1989. L’Union européenne doit-elle se confiner dans un suivisme vis-à-vis de Washington dont les objectifs sont si différents ? Quatrième constat : la Chine poursuit sa croissance alors que l’Union européenne marque le pas de son unification en bornant l’horizon de son action diplomatique à son environnement le plus proche. C’est là une erreur majeure en ce qu’elle marginalise la prétention légitime qui est la sienne à s’intégrer dans un système multilatéral ; intégration qui par là même rééquilibrera son rapport tant avec la Chine qu’avec les États-Unis.

Communication et savoir

En raison des pratiques de dumping commercial et de vol des technologies protégées, nombre d’Européens considèrent la théorie chinoise d’un « monde harmonieux » comme un stratagème d’influence globale et ne croient pas au développement pacifique de la Chine. Cette opinion est largement répandue y compris aux États-Unis, et bien au-delà des milieux conservateurs. Sans doute Pékin et ses dirigeants devront changer une rhétorique que le simple voyage en Chine suffit à démystifier… Non, la Chine n’est plus un pays du « tiers-monde ». Non, la Chine n’est pas une société « harmonieuse ». Oui, la Chine tient à préserver sa « souveraineté » sur le Tibet et le Xinjiang. Oui, Taiwan est une « province de la Chine »… Laissons ces sujets aux historiens et non aux idéologues. Préoccupons-nous du reste : l’avenir de ses élites s’entend. Chaque pays européen a développé des laboratoires de recherches, des formations adaptées à de futurs sinologues… Initiatives utiles mais le plus souvent fragmentées. L’Europe politique comme l’Europe des universités avance en ordre dispersé avec un discours parfois hérité de la guerre Froide : la Chine est un État totalitaire. Non seulement ce paradigme n’est pas entièrement remis en cause et a des conséquences sur la vision de la Chine, mais les politiques des États européens à l’égard de ce pays sont parfois décriées parce qu’elles ne sont pas conformes à nos chères visions occidentales, comme le rôle de la loi, la séparation des pouvoirs et le pluralisme institutionnalisé. En réalité, nous devons repenser notre façon de voir la Chine. Nous devons essayer de parvenir à une compréhension de l’histoire de la Chine moderne qui tienne compte de la compréhension chinoise.

La singularité de la Chine peut être surestimée. Si c’est une erreur que d’ignorer son exclusivité dans l’histoire des hommes, une autre est d’ignorer la commune humanité qu’elle partage avec nous. Cette appartenance commune a un sens très pratique aujourd’hui : l’interdépendance de toutes les nations (symbolisée par le nucléaire, la pollution atmosphérique, la crise financière…) nous met avec la Chine dans le même bateau. Nous, Français, nous pouvons offrir à la Chine des conseils sur l’importance nécessaire des droits de l’homme, mais jusqu’à ce que nous ayons montré l’exemple en freinant la violence des médias, l’insécurité de nos banlieues, l’aliénation des jeunes immigrés, l’usage de la drogue, nous pouvons difficilement presser la Chine de nous ressembler davantage. Le temps sert la Chine dans la mesure où la croissance à laquelle nous sommes depuis si longtemps habitués ne peut continuer indéfiniment. Notre individualisme devrait connaître plus d’ajustements que sa contrepartie chinoise. Relisons le grand sinologue qu’était J. K. Fairbank : « L’État et la société en Chine sont différemment construits, avec un plus grand sens de l’ordre hiérarchique, bien sûr, mais aussi des relations interpersonnelles d’une plus grande intensité et une plus grande importance données aux conduites morales conscientes. En résumé, notre voie (…) n’est pas la seule voie ni même encore la voie majeure pour l’avenir de la femme et de l’homme. Notre recours à la législation, aux contrats, aux droits légaux, et à la chicane, trouve ses limites. La Chine offre des alternatives » 2.

La formation des élites

Le dialogue entre les cultures n’a jamais commencé. Un travail considérable doit être fait dans la sensibilisation des opinions à l’histoire de chacun. Il nous faut déconstruire nos préjugés et éviter de recourir à ces grandes abstractions que sont « la France », « la Chine ». La France ne pense pas d’un seul esprit et ne parle pas d’une seule voix, pas plus ni moins que la Chine. Il nous faut privilégier le dialogue plutôt que la violence, l’empathie et la considération pour autrui, la solidarité et l’hospitalité, la véracité et la sincérité, la paix et l’harmonie, la justice et l’équité, et la primauté du bien commun sur l’intérêt individuel. C’est ce que j’appellerai la diplomatie culturelle. Dans le domaine de l’éducation, nous devons proposer aux étudiants de nouvelles formations dans tout ce qui a trait à la responsabilité dans les métiers de décision. Le thème de la responsabilité concerne des milieux très différents. Il est proposé comme valeur éthique qui renforce celle des droits et de la paix. La responsabilité est une notion clé de la culture confucéenne chinoise. Mais, comme le remarquait il y a déjà un siècle le grand philosophe Liang Shuming, elle est rarement appliquée en dehors du cercle étroit des familles de la société chinoise et, contrairement aux apparences, elle n’en est peut-être même plus le moteur. Il nous faut donc inventer une nouvelle élite, de diplomates notamment qui, par le biais d’une culture qu’ils auraient en partage avec la Chine, engageraient ainsi leur responsabilité pour faire comprendre ce qui se joue entre les opinions et les gouvernants.

Il y a là un devoir très sérieux, une absolue nécessité, un agenda, comme on disait en latin, ou ce qu’il y a à faire absolument pour éviter qu’entre nos sociétés naissent des risques de conflits. Devoir de sage. Devoir de professeur. Devoir de diplomate.


1. David Kerr et Liu Fei, The international Politics of EU-China Relations, Oxford University Press, 2008.

2. J. K. Fairbank, The United States and China, 4e édition, Cambridge, Masasuchetts, Harvard University Press, 1979, p. 477, cité dans Yves Viltard, La Chine américaine, Paris, Belin, 2003, p. 256.

À propos de l'auteur

Directeur de la Chaire des Études Chinoises Contemporaines (Institut Catholique de Paris). Politiste, sémiologue et sinologue de formation, il s’intéresse aux enjeux contemporains de la Chine tant dans les domaines politiques que culturels. Enrichi par une longue expérience de terrain en Asie, il mène une activité de conseil auprès de multinationales et des services de l’État.

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