Quel avenir pour les relations franco-chinoises ?

Publié par le 23 avril 2010 dans Articles
Quel avenir pour les relations franco-chinoises ?

Emmanuel Lincot s’entretient avec Sun Haichao, ministre conseiller au bureau diplomatique de l’Ambassade de Chine à Paris

Emmanuel Lincot : Monsieur le Ministre, comment évaluez vous l’état des relations franco-chinoises ?

Le Ministre Conseiller : rappelons d’une part que la France du Général De Gaulle est l’un des premiers Etats du monde occidental à avoir reconnu en 1964 la République Populaire de Chine. Malgré quelques différends et la vente d’armes à Taïwan au début des années quatre vingt dix, la France ne peut être oubliée par la Chine. La Chine n’oublie jamais ses amis. La Chine d’autre part, reconnaît le rôle spécifique de la France dans le monde et les relations entre les deux Etats sont bonnes. Chinois et Français partagent des points de vue communs sur l’avenir du monde. Nous sommes acquis à la multi-polarité et nos deux peuples s’apprécient pour leur culture et leur histoire. Zhou Enlai, Deng Xiaoping sont de ceux qui ont le mieux apprécié la France. Suivant cette tradition, un nombre croissant d’étudiants chinois s’inscrit aujourd’hui dans les Universités françaises et leur nombre, selon la presse française spécialisée, est en voie de dépasser la communauté des étudiants marocains qui est la première parmi tous les étrangers établis à ce jour en France. La culture française dans le domaine scientifique jouit d’une renommée considérable en Chine. Nombre de Chinois sont en mesure de mentionner des noms de scientifiques ou d’hommes de lettres français. La réciproque hélas est beaucoup moins vraie.

Emmanuel Lincot : dans les faits, Monsieur le Ministre, ne considérez vous pas que la relation franco-chinoise, vue de Pékin, est devenue marginale ?

Le Ministre Conseiller : nullement. Elle est bénéfique sur le plan commercial. Par ailleurs, les années croisées France / Chine, entre 2003 et 2005, les premières de ce genre, ont été un véritable succès. C’est dans ce contexte que les deux capitales ont également opté pour un partenariat global stratégique….

Emmanuel Lincot : n’avez-vous pas le sentiment que ce partenariat est aujourd’hui en panne ?

Le Ministre Conseiller : ce partenariat est le témoignage de notre attachement à la diversité du monde. Il en restera toujours des traces. Notre relation avec la France est nécessaire car elle permet une meilleure compréhension entre les peuples. Les rencontres aux sommets entre les Chefs d’Etat des deux pays sont importantes. Elles créent une atmosphère propice au développement de ces relations et à la signature de contrats dans le domaine du nucléaire ou de l’aéronautique. Les Chinois sont sensibles à l’ingéniosité industrielle française. Le Pavillon national français ainsi que les pavillons régionaux de l’Exposition Universelle de Shanghai en montrent diverses facettes. Ils recevront de très nombreux visiteurs chinois et étrangers. Notez que le nombre de vols internationaux entre Paris et différentes villes chinoises (Pékin, Shanghai, Canton) s’est considérablement développé. C’est la preuve tangible du développement de ces relations.

Emmanuel Lincot : quel est le point de vue de Pékin sur la question du nucléaire ?

Le Ministre Conseiller : la Chine adhère aux principes de non prolifération. Elle rejoint par ailleurs les positions françaises sur la réduction des arsenaux nucléaires plaidée récemment par le Président Obama. Que les Etats-Unis et la Russie désarment d’abord et nous prendrons à notre tour ce chemin. En revanche, la Chine se démarque des positions françaises quant à l’utilisation de l’arme nucléaire. La Chine, en effet, ne l’emploiera jamais contre des Etats ne la possédant pas d’une part et elle se refusera toujours d’autre part à l’utiliser en premier. Mais la Chine reste fondamentalement attachée à la réalisation d’un objectif final : la dénucléarisation totale de la planète.

Emmanuel Lincot : quelle est l’attitude de votre gouvernement dans la lutte contre le terrorisme ?

Le Ministre Conseiller : la Chine condamne fermement le terrorisme sous toutes ses formes. Elle condamne les tentatives de vouloir assimiler le terrorisme à un peuple ou à une religion. Elle prône la conciliation et est attachée à la paix.

Emmanuel Lincot : pensez vous dès lors que la Chine contribuera davantage à la lutte contre le terrorisme en Afghanistan ?

Le Ministre Conseiller : nous sommes favorables au maintien de bonnes relations en Afghanistan. Dans ce pays, nous développons des infrastructures et travaillons ainsi au maintien de la stabilité sociale. Monsieur Karzai, lors de sa récente visite à Pékin, a salué les efforts de collaboration entre nos deux pays et a dit que la Chine était pour l’Afghanistan un Etat ami.

Emmanuel Lincot : la Chine sera-t-elle à l’abri d’attentats terroristes ?

Le Ministre Conseiller : ces attentats existent. Mais la Chine travaille à la stabilité sociale, au bien-être du peuple et le degré de sécurité qui prévaut dans notre pays est supérieur à bien d’autres. Ce désir de stabilité se manifeste chaque jour. Quand la Chine est confrontée à des épreuves comme le prouvent les tremblements de terre du Sichuan et plus récemment du Qinghai, les Chinois sont unis.

Emmanuel Lincot : qui sera le successeur de l’actuel Président, Monsieur Hu Jintao ?

Le Ministre Conseiller : nul n’est capable aujourd’hui de le dire. Une chose est sûre : la Chine privilégiera la continuité dans le sens qui a été défini depuis plus de trente ans. Le niveau de vie s’améliore en Chine. Le peuple chinois est davantage respecté dans le monde. Nous maintiendrons ce cap.

Emmanuel Lincot : en tant que diplomate, quels sont les signes les plus tangibles de l’évolution de la politique étrangère de votre pays ?

Le Ministre Conseiller : nous avons de plus en plus d’amis. Notre politique n’est pas agressive. Nous avons opté pour un retour à la tradition : « paix », « juste milieu », « justesse » sont des valeurs essentielles de notre culture et de notre politique…

Emmanuel Lincot : nombre de Taïwanais rétorquent qu’à la différence des continentaux, ils sont les seuls dépositaires de la tradition culturelle chinoise. Qu’en pensez vous ?

Le Ministre Conseiller : la Révolution culturelle en Chine a beaucoup détruit. Mais cette période est très courte comparée à l’histoire de la Chine dans sa totalité. Nous avons une racine commune. Cette racine est la culture. La culture chinoise est vivante dans le monde et elle rapproche tous les Chinois et les amis de la culture chinoise. Nous avons des valeurs culturelles en partage qui sont celles de la « paix », du « juste milieu », de la « cohérence », de la « modestie », de l’« amitié »… C’est une philosophie, une manière d’être et de voir le monde qui règle beaucoup de choses vous savez.

Emmanuel Lincot : pensez vous que le droit international doit être plus ouvert à ces valeurs ?

Le Ministre Conseiller : elles sont acceptables pour le plus grand nombre…

Emmanuel Lincot : ne pensez vous pas qu’elles puissent entrer en concurrence avec d’autres systèmes de pensée, d’autres valeurs, celles de l’Inde notamment ?

Le Ministre Conseiller : 99% de l’histoire de la Chine dans ses relations avec l’Inde repose sur la paix. On ne peut concevoir que ces deux civilisations ne puissent vivre ensemble même si l’on ne choisit pas son voisin. Nous ne sommes plus dans une logique permettant à l’un de l’emporter sur l’autre. L’histoire nous montre qu’une prétention à vouloir dominer le monde conduit invariablement à l’échec. Une attitude égoïste n’apporte rien. Comme nous le dit un célèbre dicton : « Le soleil éclaire le Palais Royal et les égouts ». Une diplomatie gagnant-gagnant est la meilleure des diplomaties.

Emmanuel Lincot : est-ce aussi dans ce sens que vous interprétez les relations entre votre pays et le Japon ?

Le Ministre Conseiller : nous sommes également dans une logique de coopération avec le Japon.

Emmanuel Lincot : pourtant, il est un domaine, Monsieur le Ministre, où la Chine semble ne pas avoir été coopérante : celui du développement durable entraînant ainsi l’échec de la rencontre de Copenhague…

Le Ministre Conseiller : la Chine est sensible au développement durable et en a fait même une priorité de sa politique en matière environnementale. Nous sommes soucieux de la santé du peuple et des futures générations. Ce dont l’Occident doit être conscient, c’est que la délocalisation de ses entreprises a amené chez nous un surcroît de pollution. Nous ne voyons donc pas pourquoi la Chine serait la seule à devoir assumer le financement du renouvellement de son appareil industriel d’après les normes du développement durable. La mondialisation est une invention occidentale. Pourquoi l’Occident se poserait en donneur de leçons ?

Emmanuel Lincot : Monsieur le Ministre, vous avez été en poste au Maroc. Quel est votre point de vue sur les relations entre la Chine et le continent africain ?

Le Ministre Conseiller : nous partageons un destin commun. L’accueil de la Chine en Afrique est positif en général. Ne croyez pas que la Chine va remplacer la France en Afrique. L’influence française, de par sa langue, de par sa culture restera de loin la plus forte. Là encore, nous ne sommes pas dans une logique de remplacement mais bien de complémentarité…

Emmanuel Lincot : ce n’est pourtant pas en ce sens que la presse française a commenté la récente visite du Président sénégalais à Pékin…

Le Ministre Conseiller : mais les liens entre les Etats africains et la Chine sont anciens. N’oubliez pas que ce sont les Etats africains qui ont soutenu, en 1971, la restitution du statut légitime de la République Populaire de Chine à l’ONU. La Chine et l’Afrique ont par ailleurs un passé de colonisés. Il est par conséquent naturel que cette collaboration Sud / Sud se développe.

À propos de l'auteur

Directeur de la Chaire des Études Chinoises Contemporaines (Institut Catholique de Paris). Politiste, sémiologue et sinologue de formation, il s’intéresse aux enjeux contemporains de la Chine tant dans les domaines politiques que culturels. Enrichi par une longue expérience de terrain en Asie, il mène une activité de conseil auprès de multinationales et des services de l’État.

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