Mistral : avis de grand frais sur « l’alliance Franco Russe »…

Publié par le 23 septembre 2010 dans Éditoriaux - 1 commentaire
Mistral : avis de grand frais sur « l’alliance Franco Russe »...

Avis de grand frais en cours depuis le 20 août sur le contrat des  porte-hélicoptères français « Mistral » vers la Russie après l’annonce par Moscou du lancement d’un appel d’offre international pour la construction de deux porte-hélicoptères qui semblait marquer l’échec des négociations avec la France.

L’année France Russie avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices avec l’annonce conjointe de Nicolas Sarkozy et Vladimir Poutine le 1er mars 2010, à Paris, de l’ouverture de négociations exclusives pour l’acquisition de quatre Bâtiments de Projection et de Commandement (BPC) par la marine russe. Un navire serait construit en France et trois autres en Russie sous licence. Le 23 juillet 2010 à Saint-Nazaire, le Président de la République allait même jusqu’à confirmer aux ouvriers des chantiers navals que la vente était acquise et que deux navires seraient construits en France… Que s’est-il passé alors entre Paris et Moscou ?  Explication par Jean Stéphane Betton

De Washington à Bruxelles, dire que chez nos partenaires de l’Alliance Atlantique ou de l’Union européenne cette vente sans précédent de matériel militaire vers la Russie ne fait pas l’unanimité est un euphémisme ! La France a beau faire valoir que la Russie n’est plus l’Union Soviétique et que ce pays est pour l’avenir indispensable à la sécurité du continent, rien n’y fait, les réflexes de la Guerre froide perdurent. Les Etats-Unis restent sourdement hostiles, les pays baltes et à la Pologne, quant à eux, font ouvertement tout ce qu’ils peuvent auprès des instances de l’Union européenne dans l’espoir de faire capoter l’affaire. Quand au président géorgien qui doit pourtant une fière chandelle à l’intervention de la présidence française lors de la guerre de l’été 2008, il s’évertue à répéter partout que la Russie a considérablement renforcé sa position en Mer Noire ces derniers mois et constitue une menace.

Duel d’influence : Setchine contre Pougatchev

Mais à Moscou les choses ne vont pas de soi non plus pour les Français qui peinent à comprendre. Le ministère de la défense qui passera la commande des navires avant la fin de l’année doit apparemment examiner les offres de deux entreprises russes concurrentes. La première et la seule dont la presse parlait en France jusqu’au 20 août était celle du groupe privé OPK dont les chantiers Baltiks zavod de Saint-Pétersbourg ont déjà construit par le passé de grands navires de guerre comme le croiseur à propulsion nucléaire « Piotr Veliki » qui a fait sensation en rade de Brest début septembre et plus récemment le brise-glace atomique « 50 let pobieda ». Ce chantier possède des formes de construction de taille à accueillir les coques des BPC français. OPK est la propriété de Sergueï Pougatchev, un banquier proche de Poutine très introduit à Paris où il possède le quotidien France soir et les épiceries fines du groupe Hédiard. Pougatchev soutient depuis le début le projet  d’achat et de construction des navires avec la France. Depuis le début de l’été cependant Mejprombank, la banque de Pougatchev, est mise sous pression par le Kremlin. En effet le groupe qui s’est endetté auprès de l’Etat russe d’un milliard d’euros pendant la crise de 2008 se trouve dans l’incapacité de rembourser 200 millions d’euros d’obligation ce qui lui vaut d’être poursuivi par le groupe sidérurgique Severstal. Pour faire face à cette situation financière périlleuse Pougatchev a mis en vente sa holding de construction navale OPK. Le repreneur probable est le groupe d’état OSK présidé par le vice premier ministre Igor Setchine qui profite bien sûr de la situation pour faire baisser les enchères.

C’est lui qui depuis le 20 août avance un second projet. Il propose que les Russes s’associent au chantier coréen Daewoo pour construire deux bâtiments de type Dokdo, concurrent direct du Mistral. Le projet a sans nul doute des avantages pour la Russie qui est aussi une puissance asiatique avec une importante façade sur l’Océan Pacifique et des conflits maritimes potentiels dans la région de Sakhaline. Le partenariat industriel coréen offrirait une appréciable quantité de travail pour les chantiers navals de Bolchoï Kamen près de Vladivostok et des promesses de développement économique pour la région de Primorie. Mais il n’est pas certain que les Coréens offrent plus de transfert technologique que les Français. Il est possible qu’Igor Setchine ait voulu profiter de l’annonce peut-être hâtive du Président français à Saint-Nazaire pour remettre un peu plus de suspense dans les négociations et une pression maximum sur des français jugés un peu trop relax à son goût. L’homme est puissant et il a la réputation d’être extrêmement dur, c’est un silovik issu d’un milieu aux méthodes brutales, un expert dans les rapports de force, qui a déjà ramené dans le giron de l’Etat russe les entreprises du secteur énergétique en faisant plier Ioukos le groupe de Khodorkovski et fait reculer les compagnies pétrolières anglo-saxonnes qui à l’époque de Boris Eltsine pensaient pouvoir opérer en Russie à peu près comme en Arabie Saoudite. C’est maintenant cet homme qui est en charge du dossier des porte-hélicoptères et il semble qu’à travers lui le Kremlin veuille re-nationaliser son industrie d’armement. C’est donc naturellement auprès de lui que Nicolas Sarkozy a dépêché d’urgence son chef d’Etat major particulier, le général Benoît Puga le 27 août dernier à Kaliningrad le temps d’une entrevue dont rien n’a filtré et d’une visite des chantiers Iantar du groupe OSK.

Éclaircies possibles pour les français…

Les discussions tournent autour de deux points cruciaux : la répartition de la construction entre la Russie et la France et les transferts technologiques.

Un grand flou règne sur les modalités du partage de la tâche. Le premier schéma faisait état d’un navire construit en France pour trois autres sous licence en Russie. Au début de l’été les experts français de la DCNS après avoir visité les chantiers russes semblaient émettre quelques réserves sur la capacité industrielle des chantiers russes à construire plus de deux bateaux dans les délais, d’où peut être l’origine du nouveau schéma annoncé le 23 juillet à Saint-Nazaire par le Président de la République de deux navires pour la France et deux navires pour la Russie. Il est intéressant de noter que l’appel d’offre international de la Russie ne fait état que de deux bateaux. De là à penser que les Coréens et les Français pourraient se partager la tâche… La société STX basée à Oslo qui détient les chantiers de Saint Nazaire possède également des chantiers en Corée et Daewoo aurait proposé une association pour faire une offre commune et partager la charge de travail…

Pour ce qui concerne les transferts technologiques, les Russes y sont bien sûr intéressés, notamment par les dispositifs de calcul de conduites des opérations aériennes très certainement dans l’idée de développer ultérieurement des porte-avions. La flotte russe envisage en effet de se doter de 5 à 6 groupes aéronavals d’ici 2060. Un partenariat avec l’Ukraine a déjà été évoqué dans ce sens mais il n’est pas impossible d’envisager une collaboration avec la France dans le sillage des porte-hélicoptères.   Cependant, même si selon l’Amiral Vladimir Vissotski, commandant en chef de la Marine russe « un transfert de technologie de pointe serait la condition pour aller plus avant … » les Russes sont conscients depuis le début des négociations qu’ils ne pourront pas obtenir de la France la livraison d’équipements protégés par la norme Itar (International Traffic in Arms Regulation) qui donne aux Etats-Unis un droit de regard sur les exportations de technologie militaire. Sur ce chapitre juridique, la Corée du sud est théoriquement soumise aux mêmes contraintes que la France. Quant aux armes, les Russes possèdent les leurs très performantes et n’attendent rien de particulier des Français dans ce domaine.

Igor Setchine qui représente les intérêts militaro-industriels de l’état russe est à priori peu favorable à l’achat de matériel militaire à l’étranger et souhaite qu’un maximum de navires soit construit en Russie, mais il est réaliste. Il sait que la construction navale russe ne peut pas se passer d’un partenariat industriel pour rattraper le retard technologique accumulé pendant les années 1990. Le ministre des affaires étrangères Dimitri Lavrov minimise d’ailleurs auprès des Français la portée de l’appel d’offre, « une contrainte juridique imposé par la loi russe »… Paris dit comprendre… Donc France ou Corée du sud, le choix sera politique et diplomatique et alors la décision reviendra en dernier ressort à Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev. En cas de décision en faveur de la France – peut être au salon Euronaval à Paris fin octobre – ce n’est pas exactement une Alliance Franco-Russe  bis qui se dessinerait mais il s’agirait bel et bien pour les deux Etats d’un choix souverain combinant les intérêts privés de groupes internationaux français, coréens russes et norvégiens. Pour le gouvernement français l’enjeu politique est important. En cas de succès, il permettrait de montrer à ses détracteurs que le choix de réintégrer pleinement l’OTAN était le bon puisqu’il n’a pas diminué les capacités de la politique étrangère de la France et qu’il lui permet d’infléchir de l’intérieur les orientations de l’Alliance. La Russie gagnerait une puissance amie capable de convaincre les occidentaux de tenir davantage compte de son point de vue.

Moscou, 20 septembre 2010
Jean-Stéphane Betton

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Article mis en ligne par la rédaction de Realpolitik.tv

1 commentaire sur "Mistral : avis de grand frais sur « l’alliance Franco Russe »…"

  1. Malko 24 septembre 2010 à 10:50 · Répondre

    Les négociations jusqu’à l’été ont porté sur 2 navires construits en France et transfert de licence pour 2 autres construits en Russie, initialement à St-Petersbourg chez OPK. La volonté russe étant d’obtenir le plus rapidement possible 2 navires, cet accord était logique et d’ailleurs c’était le sens des déclarations du 4 mars des deux présidents.STX France (ex Chantiers de l’Atlantique) filiale de STX groupe coréen et non pas norvégien doit construire les plateformes propulsées et DCNS doit fournir les équipements électroniques du système de combat (mais pas les armes). Il n’est à ce jour pas prévu de transfert de savoir faire (interdit par les autorités gouvernementales françaises) et encore moins de savoir faire opérationnel. Les russes savent par contre parfaitement le matériel proposé par la France et celui-ci ne doit pas inclure de composants ITAR. On peut légitimement penser que l’appel d’offre va servir aux russes pour faire baisser l’offre française et masquer un accord de gouvernement à gouvernement.

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