
Xavier Moreau
Après l’élection de Vladimir Poutine à la présidence en mars 2000, la grande question qui anime la presse occidentale est de savoir si le nouveau Président sera une marionnette entre les mains des oligarques. Etonnamment, plus Vladimir Poutine fera rentrer les oligarques dans le rang, plus il se sera la cible des attaques de cette presse, qui quelques mois auparavant, dénonçait leur emprise sur la Russie.
Le premier à faire les frais du changement de pouvoir est Vladimir Goussinski, dont les médias avaient attaqué Vladimir Poutine durant les élections. Il s’enfuit en Espagne, puis en Israël en juillet 2000. Le holding « Média-Most », criblé de dettes est démantelé et finit entre les mains du monopole gazier public, Gazprom. Ce même mois de juillet 2000, le Président Poutine convoque les oligarques pour leur annoncer les nouvelles règles auxquelles ils doivent se soumettre, s’ils ne veulent pas avoir à rendre compte de leurs multiples prédations. Ces règles sont au nombre de quatre :
- Payer les impôts ;
- Arrêter l’évasion fiscale ;
- Réinvestir les profits des sociétés en Russie ;
- Enfin et surtout, ne plus faire de politique.
La plupart des oligarques sentent le vent tourner et se soumettent aux nouvelles règles. Deux des sept banquiers tentent pourtant de s’opposer à la volonté du nouveau Président. Le premier est Boris Berëzovski, l’ancienne éminence grise d’Eltsine, qui n’admet pas son déclassement. Mais Vladimir Poutine dirige désormais la Russie d’une main de fer. Il purge rapidement l’administration présidentielle, et sait qu’il peut compter sur le soutien des structures de forces. En 2001 Berëzovski est contraint de fuir à Londres. Il complote depuis la capitale anglaise et devient un ennemi juré du Kremlin. Il finance toutes les formes d’opposition à Vladimir Poutine, en Russie comme à l’étranger. Il soutient la prise de pouvoir de Mikhaïl Saakhachvili en Géorgie en 2003, puis la révolution orange en Ukraine en 2004. Il soutient le terroriste tchétchène Akhmed Zakaïev, réfugié également à Londres. Il promet régulièrement de grandes révélations sur Vladimir Poutine, sans que rien de concluant ne soit jamais publié. Il bénéficie en outre de la protection des services secrets anglais.
Le deuxième oligarque à ne pas accepter la nouvelle donne est Mikhaïl Khodorkowski. Les médias occidentaux, alimentés par les agences de communication américaines ont, à tort, attribué l’arrestation de l’oligarque à de prétendues ambitions politiques, et ont tâché d’en faire un nouveau Soljenitsyne. Khodorkowski tombe pour des motifs moins glorieux. A partir de 2003, Il se met à financer toutes les oppositions possibles à la Douma, des communistes jusqu’aux libéraux. Il espère ainsi former un groupe parlementaire lequel lui permettrait de bloquer la réforme fiscale qu’a entreprise Vladimir Poutine. Entre 2003 et 2004, la taxation des bénéfices des compagnies pétrolières russes est effectivement passée de 5% à 30% en moyenne. L’oligarque a également l’intention de faire entrer massivement des compagnies américaines dans l’actionnariat de Youkos, que ce soit Chevron ou Exxon. Enfin, il veut s’affranchir du monopole du transport des hydrocarbures de « Transneft » et construire avec les Chinois, un pipeline qui relierait directement ses forages à la Chine. Il est peu vraisemblable que Khodorkowski ait eu une ambition politique personnelle, il était trop intelligent pour ne pas savoir qu’il représentait tout ce que le peuple russe haïssait. La condamnation de Khodorkowski et de ses associés, extrêmement populaire auprès des Russes, marque réellement la fin du système oligarchique en Russie. Il semble en outre que Vladimir Poutine considère personnellement, que Khodorkowski doive payer pour les crimes de sang trop nombreux qui ont entouré la privatisation de Youkos, notamment celle du maire de Youganskneft, le jour de l’anniversaire de l’oligarque. C’est dans ce sens que Vladimir Poutine a comparé dernièrement la situation de Khodorkowski à celle d’Al Capone, ce mafieux américain, condamné non pas pour ses crimes de sang, improuvables, mais pour fraude fiscale.
L’exemple de Khodorkowski porte ses fruits, les conglomérats de matières premières paient désormais leurs taxes. Le Kremlin en profite pour remettre la main sur plusieurs actifs industriels. Ceux de Youkos passent sous le contrôle de la compagnie publique Gazprom en 2004. En 2005, Sibneft, la compagnie de Berëzovski puis d’Abramovitch est également rachetée par Gazprom et devient Gazpromneft.
Des sept banquiers de 1996, il n’en reste que deux. L’un des deux, Vladimir Potanine, a annoncé en février 2010, qu’il léguera sa fortune de plus de $5 milliards, à des œuvres de bienfaisance. Le second est Mikhaïl Friedman, dont on annonce la chute depuis plusieurs années sans qu’elle se soit produite pour l’instant. La jeune génération des Déripaska, Abrahmovitch ou Prokhorov a abandonné la politique au profit des affaires, des stations de ski et des clubs de football. De plus, la crise de 2008 a affaibli durement Déripaska, qui ne doit la préservation de son empire qu’au prêt de $4,5 milliards que lui accorde le gouvernement russe au travers de la VnechEconomBank.
Comme un signe des temps, Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine ont annoncé le lancement d’une vague de privatisations, mais cette fois, elles rapporteront plus de $40 milliards à l’état russe, et permettront à des sociétés étrangères d’entrer dans le capital et la gestion de ces sociétés. Le temps des oligarques est désormais révolu, aucun homme d’affaire russe, si riche soit-il, n’a plus les moyens de faire élire le Président de la Fédération de Russie. Contrairement aux affirmations romanesques de Pierre Avril dans le Figaro, ceux qu’il appelle les « nouveaux oligarques » sont en fait des hommes d’affaires, qui sont certes très proches du gouvernement et en ont profité pour accroître leur fortune, mais n’influent pas sur les décisions politiques. Ce défi que Vladimir Poutine a réussi à relever, vaincre les oligarchies dont certaines l’avaient mené au pouvoir, est exactement le même qui se pose aujourd’hui à Viktor Ianoukovitch en Ukraine et… à Barack Obama aux Etats-Unis.
Xavier Moreau

Xavier Moreau













9 commentaires sur "Brève histoire de l’oligarchie en Russie (2/2)"
Plus le temps passe et plus je me dis, voyant tout ça, qu’il vaut mieux apprendre le russe pour l’époque qui nous arrive. Avec l’effondrement des vieilles puissances européennes, la nouvelle Russie ira-elle plus loin que n’y alla l’ex URSS au lendemain de la deuxième guerre ?
D’habitude je me contente de lire ce genre de chose en maugréant mais là ça fait quand même beaucoup pour rester silencieux…
Si je peux me permettre donc, je pense qu’il est sans doute un tout petit peu rapide d’affirmer, comme tente de démontrer l’article avec une certaine bravoure, que Poutine a débarrassé le pays de ses “oligarques”.
La Russie, même soi-disant nettoyée par Poutine, reste tout de même un des pays les plus corrompus de la planète: le citoyen Lambda y reste sans aucun scrupules spolié soit par l’absence de lois soit par la loi elle-même (cf par exemple ceci http://www.lemoci.com/29170-corruption-galope-en-russie – rapport plutôt bien documenté en Russe): on y vole, de préférence à grande échelle, sans aucun problème.
Que certains “oligarques” aient gêné le pouvoir à un moment donné et qu’ils aient de gré ou de force arrêté leur triste Monopoly est certain, mais que le phénomène ait disparu et que nous n’ayons plus affaire maintenant qu’à de très intègres “hommes d’affaires” est une pure fable bizounours.
Potanine, par exemple, comme c’est d’ailleurs brièvement reconnu dans une “boufée d’honnêteté” de l’article (1′avant-dernier paragraphe), continue d’officier dans de très sombres histoires: voir les démêlés intéressants autour de Norilsk Nickel; d’autres aussi… N’oublions tout de même pas également que jusqu’à il y a très peu une très grande partie des travaux public et de la construction privée à Moscou était “réalisés” (!?) par Inteko dont l’actionnaire principale était… (ca paraitra énorme à toute personne peu au fait des mœurs de ce charmant pays) la femme du maire! Ni la police, ni la justice, ni notre Zorro terreur des oligarques et défenseur du citoyen, n’ont rien trouvé à y redire pendant 10 ans! Il y a en fait fort à parier que si Loujkov n’avait pas poussé son outrecuidance jusqu’à critiquer le pouvoir, toutes ses petites affaires auraient pu continuer pendant encore très longtemps…
Il n’est donc pas totalement aberrant de penser que certains continuent de voler avec la bénédiction du pouvoir: ceci mériterait sans doute une enquête qui dépasserait le remaché de ce que nous servent quotidiennement les services de presse de Poutine et Medvedev réunis (dont une très bonne scénarisation filmée est donnée en VO et en continu sur la chaine de télévision Rossia 24 – je vous recommande…).
Le pouvoir a dans ce pays une très longue et fructueuse tradition de mépris pour son propre peuple. Poutine, ce vertueux agent du KGB, ne fait pas exception… Malheureusement.
Réponse à Revizor
Merci pour votre intérêt.
Je vous invite à relire l’article que vous avez sans doute parcouru trop rapidement. J’y explique que les oligarques en tant que groupe capable de choisir le Président de la RF n’existent plus. Je ne nie pas que certains d’entre eux continuent de s’enrichir grâce notamment à la corruption.
La campagne de Barack Obama a été financée par les banques qui soutenaient Bush jusque là, ainsi que par le complexe militaro-industriel que dénonçait déjà en son temps le Président Eisenhower en janvier 1961. Je lui souhaite de s’affranchir de cette tutelle, et je crois que c’est ce qu’il tente d’accomplir en ce moment, mais la situation de ce point de vue au EU est pire qu’en Russie.
La BBC estime la corruption liée à la guerre en Irak à $23 milliards (http://news.bbc.co.uk/2/hi/7444083.stm), il y a bien longtemps qu’un tel chiffre n’a plus été atteint en Russie.
Je crains que ce soit vous qui viviez au pays des bisounours du Figaro, à tel point que vous utilisez les estimations d’une ONG américaine pour estimer la corruption en Russie…
Cependant votre intérêt pour la presse internet me laisse croire que votre cas n’est pas désespéré, je vous souhaite donc une bonne continuation.
XM
Monsieur,
Merci pour ces deux articles courts mais très intéressants à propos de l’oligarchie en Russie post-soviétique.
Les causes de la guerre tchéchène des années 90 me semblent très mystérieuses. Que savons-nous des relations entre l’oligarchie yeltsiniene et les chefs séparatistes tchéchènes pendant la première guerre?
Au moins, la montée en puissance de cette oligarchie était étroitement liée à celle des mafias qui sont souvent issues du Caucase du Nord, et ces mafias caucasiennes sont souvent eux-mêmes étroitement liés aux cercles militants. Donc, les chefs à Moscou et ceux à Grozny étaient partis du même monde politique et affairiste (au moins au début), et l’antagonisme traditionnel slavo-orthodox/turco-musulman ne pourrait pas être une cause principale de cette guerre.
Selon des analystes, Boris Berezovski était favorable à l’indépendance tchéchène car il avait de très bonnes relations avec certains réseaux mafieux et séparatistes tchéchènes. Or selon d’autres, Berezovski a milité pour la guerre parce qu’il ne voulait pas perdre le contrôle des gazoducs qui traversent le territoire tchéchène. Pourtant, serait-il possible qu’il ait joué sur les deux côtés du conflit pour se mettre dans une position plus avantageuse ?
La situation me semblerait encore plus confuse si on considère le rôle des États-Unis dans l’affaire tchéchène. Certes, au niveau officiel, le gouvernement Clinton a appuyé Yeltsin dans sa guerre contre les Tchéchènes. Il y a une analyste qui a écrit que c’était avec l’appui technologique américain très sophistiqué que l’armée russe a ciblé et tué Dzhokhar Dudayev. Mais nous savons aussi que les vassaux américains en Moyen-Orient comme la Turquie (à l’époque) et les états arabes du Golf persique ont fortement apporté leur caution aux séparatistes tchéchènes et que ces derniers ont souvent trouvé l’asile à Londres (que les militants islamistes qui se battent contre les Israéliens ne trouvent pas).
En fait, la première guerre tchéchène était-elle aussi une façon dont cette oligarchie a donné des gages aux États-Unis, en nuisant aux intérêts nationaux russes en échange de l’appui américain ?
Song
Réponse à Song
Merci pour votre intérêt. Vous avez raison de poser ces questions sur la première guerre de Tchétchénie. Comme dans tous les domaines politiques, cette guerre s’explique par un faisceau de motifs. Le rôle de Boris Bérézowski et des Anglo-saxons est fondamentale dans cet engrenage. Je vous recommande l’ouvrage d’Arnaud Kalika sur la question : La Russie en guerre : Mythes et réalités tchétchènes, Ellipses. Consultez aussi les vidéos que nous avons faites sur le sujet.
Bonjour, je voulais juste mettre en parallèle un article d’un journal qualifié de “sérieux” par malheureusement trop de gens : http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/12/27/khodorkovski-face-a-son-deuxieme-verdict_1457947_3214.html#xtor=RSS-3208
Bonjour, et merci pour cet article si riche en information.
Si je puis me permettre quelques commentaires, j’aimerais avoir votre avis sur les points suivants:
Quelle est le degré de crédibilité qu’on peut accorder aux « nombreux meurtres qui accompagnèrent la privatisation de Yukos », alors que vous citez Mr Poutine admettant lui-même qu’on ne peut rien prouver? Car enfin si c’est improuvable, et que les motifs d’accusation sont faux (il a été emprisonné sur la base d’une loi qui n’était pas promulgué au moment des faits), sa comparaison avec Al Capone relève de la foi religieuse…
Egalement, je m’interroge sur la crédibilité des contempteurs de Mr Poutine qui l’accuse d’avoir remplacé une kleptocracie d’oligarques par une kleptocracie issue des structures de force, lesquelles auraient, elles, le pouvoir de choisir le président. Quid de l’affaire Evroset, où l’homme d’affaire Tchitchvarkine, apparemment emblème de l’entrepreneur russe « honnète », s’est vu déposséder par une clique de fonctionnaires et de policiers véreux. Quid du fond hermittage, volé selon le même principe, et de l’avocat Magnitsky, assassiné avec l’aval de tout le système judiciaire pour avoir publié une liste de fonctionnaires véreux. Les cas de vols d’entreprise orchestré par les structures de forces (reidersky zahvat) sont, semble t’il, nombreuses (les défenseurs de Khodorkovsky place d’ailleurs l’affaire Yukos dans cette catégorie). Toutes ces affaires sont systématiquement couvertes par le gouvernement russe, malgré les condamnations internationales. N’est on pas tombé de Charibde en Scilla?
Croyez bien que je n’ais pas d’avis prédéfini sur la question. Par avance, merci pour votre éclairage!
Cher Monsieur
C’est tout de même un peu décevant de n’avoir aucune réaction de votre part à mes questions, même si elles arrivent, j’en convient, un peu à contre-temps.
Merci pour votre intérêt,
Concernant les meurtres qui entourent la privatisation de Yukos, le chef de la sécurité est en prison. Au lendemain du meurtre du maire de Neftyugansk, la population a défilé dans les rues réclamant que Khodorkowski soit puni. Vous avez cependant raison, ce dernier n’a pas encore été inquièté pour ces meurtres. Peut-être le sera-t-il… Deux rapports de l’OCDE en 1997 et 2000 le présentent comme un des pires voyous de la privatisation. C’est le fait qu’il n’a pas pu être condamné pour meurtre mais pour fraude fiscale qui lui a valu d’être qualifie d’Al Capone par Poutine. Je tâche de mon côté d’expliquer les raisons de son emprisonnement vu du cote de Vladimir Poutine. Si les détails des meurtres et des jugements vous intéressent vous pouvez vous rendre sur le Wikipedia russe.
Sur la justesse des poursuites je vous renvoie aux décisions de la cour européenne des droits de l’Homme qu’on ne peut soupçonner de russophilie.
Le système Poutine n’a rien a voir avec le système Eltsine. Tous les actifs qui ont été récupérés par Vladimir Poutine ont été transférés dans des sociétés d’État. Il n’y a donc pas eu de confiscation des actifs par une élite oligarchique comme a l’époque Eltsine. Il est question qu’une partie de ces actifs soit privatisée de nouveau, mais ce sera au prix fort.
Chichvarkine était accuse par un de ses employés de séquestration et d’extorsion. La justice russe s’est prononcée en sa faveur. De manière générale a chaque fois qu’un homme d’affaire ou un criminel a des problèmes avec la justice, il crie au complot politique ou à la corruption. C’est ce qu’a fait au début Chichvarkine bien qu’il n’ait jamais émis la moindre opinion politique. Il ressemble d’ailleurs plus a un clubbeur excentrique qu’a un dissident.
Pour Hermitage Capital Management, la mort de Magnitski est une tragédie mais sa culpabilité et celle du fond ne font guère de doute.
Pour les vols d’entreprises, je ne vois pas de quoi vous parler, soyez plus précis.
La Russie de VV Poutine n’est pas un paradis, comme aucun autre pays d’ailleurs. Elle fonctionne incontestablement infiniment mieux depuis que l’oligarchie a été domptée. Cette mise au pas des prédateurs des années 90 est une des raisons de l’extrême popularité du futur Président.