Dans le Caucase Nord : l’exception tchétchène

Publié par le 15 décembre 2010 dans Articles
Dans le Caucase Nord : l’exception tchétchène

Par Mark Brody, Consultant indépendant, Suisse

Géographiquement, idéologiquement, la Tchétchénie est au cœur de l’Emirat du Caucase. C’est le point historique de la résistance, le centre de gravité ou le « schwerpunkt » pour reprendre un concept de Clausewitz. Politiquement et opérationnellement, elle s’en distingue. L’islam salafiste n’y est pas ou peu politisé ; il n’existe pas à proprement parler de vivier salafiste non-armé ; l’islam politique ne vaut que pour les combattants dans la montagne. Cette situation tient principalement à la prégnance de la conscience nationaliste au sein de la jeunesse tchétchène et surtout à l’alliance historique réalisée en 1999 entre l’itchkérisme et l’islamisme (ou salafisme).

De ce fait, la scission au sommet de l’Emirat, dans le camp tchétchène, n’est guère surprenante : elle devait arriver à moyen terme. Seuls sans doute la solidarité des combattants dans la lutte, le souci de crédibilité pour la cause, le maintien de l’unité face à un ennemi qui ne faiblit pas ont et auraient pu retarder l’évènement. A ce titre, ce n’est guère un hasard que l’initiative des quatre commandants en chef de la vilayat Nokhchiycho, Aslambek Vadalov, Hussein Gakaev, Tarkhan Gaziev et le combattant d’origine arabe Abdullah Mukhannad, intervienne successivement après les disparitions de l’émir du Daghestan al-Bar, Umalat Magomedov (décembre 2009), du prêcheur Saïd Buriatsky (mars 2010), d’Anzor Astemirov, idéologue influent et émir de Kabardia Balkaria et Karatchaia (mars 2010), ainsi que de Magas chef de guerre coordinateur pour l’ensemble du Caucase, basé en Ingouchie et respecté par tous (juin 2010). En somme, face au délitement de l’Emirat qui subit des revers dans toutes les vilayat, alors que l’assemblée opérationnelle de l’Emirat du Caucase (Majlis al-Choura composé de 9 membres) ne pouvait simplement plus se réunir faute de participants encore vivants, certains commandants ont voulu poursuivre le combat selon des modalités adaptées et finalement assez différentes. A l’été 2010, il y a donc comme une fenêtre d’opportunité pour redéfinir la structure, la tactique et surtout les buts politiques de l’Emirat.

État de la dyarchie politico-militaire en Tchétchénie

Le 2 août 2010, Dokou Oumarov annonce dans une vidéo publiée sur le site Kavkaz Center qu’il abandonne la direction de l’Emirat et qu’il se retire de la guérilla. Dix jours auparavant, le 23 juillet, il désigne Aslambek Vadalov comme devant lui succéder. Ces décisions hautement stratégiques ne paraissent en aucun cas lui avoir été imposées, au regard du ton dans les vidéos et des comportements de chacun des acteurs. Il est en fait assez probable que Dokou Oumarov ait accepté volontairement la requête de ses subordonnés, c’est-à-dire le commandant du front de Tchétchénie, Hussein Gakaev, nommé à ce poste le 23 juillet 2010, Aslambek Vadalov, commandant du front oriental devenu naïb, Tarkhan Gaziev d’origine ingouche mais actif en Tchétchénie (zone sud-ouest) depuis le début de la seconde guerre et Abdullah Mukhannad d’origine arabe, en charge, dit-on, de la préparation des martyrs candidats kamikaze. Ces hommes lui font deux reproches majeurs :

  • D’avoir perdu de vue les intérêts prioritaires du peuple tchétchène.
  • En élargissant la lutte au plan régional, il a dissout les objectifs de guerre proprement tchétchènes.
  • D’utiliser des méthodes de guérilla terroristes visant les populations civiles qui affaiblissent la cause plus qu’elles ne la renforcent. La récente déclaration de Gakaev (30 octobre 2010) contre les opérations visant les civils tend à confirmer l’argument. Il faut croire que Mukhannad dès lors préparait les kamikazes pour des attaques contre des forces de sécurité. L’information cependant n’est pas confirmée.

Dokou Oumarov, pour diverses raisons notamment de santé et de manque de forces militaires propres, accepte début août la requête des chefs tchétchènes. Il n’avait certes pas vraiment le choix mais personnellement il ne se sent pas foncièrement trahi. Deux jours plus tard néanmoins, le 4 août, il revient sur ses déclarations et annonce qu’il reste à la tête de l’Emirat. S’ouvrent alors une période d’intenses compétitions entre les deux groupes par messages vidéo interposés.

  • Le 15 août Gakaev accuse Oumarov d’être manipulé par les services de sécurité russes. Le raid contre la résidence de Ramzan Kadyrov à Tsenteroï peut ainsi largement être interprété, dans un tel contexte, comme une démonstration armée de leurs capacités d’opposition. C’est indéniablement un enhardissement de la guérilla tchétchène, au sens nationalo-islamiste, qui veut montrer qu’elle est en mesure, sans Dokou Oumarov, de frapper seule au cœur du pouvoir collaborationniste.
  • Le 21 septembre, le chef tchétchène relève les commandants de leurs fonctions. Il apparaît entouré de Soupyan Abdoullaev, redevenu son naïb et de deux jeunes autres chefs de guerre Khamzat et Islam. Il accuse trois jours plus tard Mukhannad de vouloir instiller des divisions entre les Tchétchènes.
  • Début octobre, les commandants rebelles s’emploient à démontrer qu’ils sont soutenus par la plupart des combattants dans leurs démarches. Pour autant, ceux-ci ne disent pas avoir quitté l’Emirat. Ils ne reconnaissent simplement plus l’autorité politique, idéologique et militaire de Dokou Oumarov ; ils sont politiquement et opérationnellement autonomes. Ils n’ont pas agi au nom du nationalisme tchétchène tel qu’il a existé au cours des années 1990 et au début des années 2000.
  • Fin octobre, Dokou Oumarov, appuyé par quelques savants musulmans notamment du Moyen-Orient fait savoir que ces hommes seront jugés par la Cour Chariatique suprême.

Réaction des autres fronts et compétition croissante au sein de l’Emirat

Il semble surtout dans ce conflit que les commandants daghestanais, ingouches et de Kabardino-Balkarie aient joué un rôle déterminant. Ils ont chacun fait savoir qu’ils accepteraient la démission si on leur démontrait les manquements de l’Emir à la Charia et à l’engagement armé. En attendant, celui-ci devrait rester en fonction : c’est à la cour Chariatique et au qadi nouvellement nommé par Oumarov de se prononcer. C’est véritablement sous leurs pressions et avec leur soutien que Dokou Oumarov tente de reconquérir son autorité en Tchétchénie. Ceux-là ne souhaitent en aucun cas voir la lutte se réduire à la portion de leur petit territoire. Ils croient au combat régional qui donne un sens crédible à leur lutte en l’inscrivant dans un mouvement de plus grande ampleur, à l’inverse des Tchétchènes beaucoup plus sensibles à leurs intérêts nationaux.

Il apparaît alors comme une compétition entre les deux versants de l’opposition tchétchène. Les fidèles tchétchènes de l’Emirat, peu nombreux qui suivent encore Dokou Oumarov et Soupyan Abdoullaev (qui ne contrôle pas de troupes lui-même), tentent de réagir et il ne serait pas surprenant qu’ils aient organisé l’attaque manquée contre le Parlement tchétchène à la mi-octobre 2010. Deux éléments en particulier différencient les actions entreprises par Gakaev et celles de l’Emirat loyal. Les méthodes employées d’abord diffèrent : ont été envoyés contre le Parlement des kamikazes peu préparés. L’un est blessé par la police avant même d’arriver au Parlement. Il est intéressant de noter ensuite que cela n’a pas été explicitement revendiqué par Dokou Oumarov. Le manque de succès peut expliquer cette discrétion. De facto, en Tchétchénie, personne n’y a vraiment prêté attention plus d’une journée, alors qu’on a parlé pendant des semaines de l’attaque contre Tsenteroï. Il ne fait aucun doute que la dyarchie en Tchétchénie est à l’avantage des commandants rebelles. Les principaux soutiens de Dokou sont dans les républiques voisines, alors que les groupes de combattants tchétchènes les plus importants ont plutôt fait allégeance à Hussein Gakaev, à l’instar de Zaourbek Avdokhanov, dont on dit qu’il dirige la formation la plus nombreuse et la plus effective.

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Article mis en ligne par la rédaction de Realpolitik.tv

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