En France, les tartuffes politiques ont applaudi la chute d’une dictature qu’ils fréquentaient assidûment peu auparavant, à commencer par ceux qui voulaient cacher que le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), le parti du président déchu était membre de l’Internationale socialiste [1].
Tous ont oublié qu’en 1987, l’accession au pouvoir du général Ben Ali avait été unanimement saluée comme une avancée démocratique, que sous sa ferme direction, la subversion islamiste avait été jugulée, que la Tunisie était devenue un pays moderne dont la crédibilité permettait un accès au marché financier international. Attirant capitaux et industries, le pays avait à ce point progressé que 80% des Tunisiens étaient devenus propriétaires de leur logement. Ce pôle de stabilité et de tolérance dans un univers musulman souvent chaotique voyait venir à lui des millions de touristes recherchant un exotisme tempéré par une grande modernité. Des milliers de patients venaient s’y faire opérer à des coûts inférieurs et pour une même qualité de soins qu’en Europe. Dans ce pays qui consacrait plus de 8% de son PIB à l’éducation, la jeunesse était scolarisée à 100%, le taux d’alphabétisation était de plus de 75%, les femmes étaient libres et ne portaient pas le voile ; quant à la démographie, avec un taux de croissance de 1,02%, elle avait atteint un quasi niveau européen. 20% du PIB national était investi dans le social et plus de 90% de la population bénéficiait d’une couverture médicale. Autant de réussites quasiment uniques dans le monde arabo-musulman, réussites d’autant plus remarquables qu’à la différence de l’Algérie et de la Libye, ses deux voisines, la Tunisie ne dispose que de faibles ressources naturelles.
Les Tunisiens étaient donc des privilégiés auxquels ne manquait qu’une liberté politique généralement inexistante dans le monde arabo-musulman. Ils se sont donc offert le luxe d’une révolution en ne voyant pas qu’ils se tiraient une balle dans le pied. Leur euphorie risque d’ailleurs d’être de courte durée car le pays va devoir faire le bilan d’évènements ayant provoqué des pertes qui s’élevaient déjà à plus de 2 milliards d’euros à la mi-janvier et qui représentaient alors 4% du PIB. La Tunisie va donc sortir de l’épreuve durablement affaiblie, à l’image du secteur touristique qui recevait annuellement plus de 7 millions de visiteurs et qui est aujourd’hui totalement sinistré, ses 350 000 employés ayant rejoint les 13,2% de chômeurs que comptait le pays en décembre 2010.
Pour le moment, les Tunisiens ont l’illusion d’être libres. Les plus naïfs croient même que la démocratie va résoudre tous leurs maux, que la corruption va disparaître, que le chômage des jeunes va être résorbé, tandis que les droits de la femme seront sauvegardés… Quand ils constateront qu’ils ont scié la branche sur laquelle ils étaient en définitive relativement confortablement assis, leur réveil sera immanquablement douloureux. Déjà, dans les mosquées, les prêches radicaux ont recommencé et ils visent directement le Code de statut personnel (CSP), ce statut des femmes unique dans le monde musulman. Imposé par Bourguiba en 1956, puis renforcé par Ben Ali en 1993, il fait en effet des femmes tunisiennes les totales égales des hommes. Désormais menacée, la laïcité va peu à peu, mais directement être remise en cause par les islamistes et la Tunisie sera donc, tôt ou tard, placée devant un choix très clair : l’anarchie avec l’effondrement économique et social ou un nouveau pouvoir fort.
Toute l’Afrique du Nord subit actuellement l’onde de choc tunisienne. L’Égypte est particulièrement menacée en raison de son effarante surpopulation, de l’âge de son président, de la quasi disparition des classes moyennes et de ses considérables inégalités sociales. Partout, la première revendication est l’emploi des jeunes et notamment des jeunes diplômés qui sont les plus frappés par le chômage. En Tunisie, à la veille de la révolution, deux chômeurs sur trois avaient moins de 30 ans et ils sortaient souvent de l’université. Le paradoxe est que, de Rabat à Tunis en passant par Alger, les diplômés sont trop nombreux par rapport aux besoins. Une fois encore, le mythe du progrès à l’européenne a provoqué un désastre dans des sociétés qui, n’étant pas préparées à le recevoir, le subissent.
En Algérie, où la cleptocratie d’État a dilapidé les immenses richesses pétrolières et gazières découvertes et mises en activité par les Français, la jeunesse n’en peut plus de devoir supporter une oligarchie de vieillards justifiant des positions acquises et un total immobilisme social au nom de la lutte pour l’indépendance menée il y a plus d’un demi-siècle. Même si les problèmes sociaux y sont énormes, le Maroc semble quant à lui mieux armé dans la mesure où la monarchie y est garante de la stabilité, parce qu’un jeune roi a su hisser aux responsabilités une nouvelle génération et parce que l’union sacrée existe autour de la récupération des provinces sahariennes. Mais d’abord parce que le Maroc est un authentique État-nation dont l’histoire est millénaire. Là est toute la différence avec une Algérie dont la jeunesse ne croit pas en l’avenir car le pays n’a pas passé, la France lui ayant donné ses frontières et jusqu’à son nom.
Bernard Lugan
Mercredi 25 janvier 2011
www.bernard-lugan.com
Je souscris à l’analyse de Bernard Lugan mais j’y ajoute un bémol. Le devoir de dirigeants qui œuvrent au développement de leur pays est néanmoins de rester exemplaires. Or nul ne pourra contester que le clan Trabelsi (épouse du président) a joué un rôle extrêmement néfaste lequel a nourri le mécontentement et la frustration des petites gens.
Par ailleurs, il faudra bien commencer à s’interroger sur le rôle des États-Unis dans cette révolution. Washington, dont les relations avec le régime Ben Ali s’étaient fortement dégradées ces derniers mois, a clairement montré sa bienveillance à l’égard de cette dynamique populaire que je ne crois pas purement spontanée. Ben Ali était suspecté par le département d’État d’entretenir des relations souterraines et complaisantes avec l’Iran.
La question qu’il va falloir sérieusement se poser, eu égard par exemple au rôle de Wikileaks (diffusion d’informations précises sur l’enrichissement du clan Trabelsi) est de savoir si la mise en œuvre du “smart power” n’est pas engagée. En d’autres termes, la continuité de la politique révolutionnaire des États-Unis dans le monde après l’ère volontariste de George W. Bush, mais de manière moins visible, par le biais de la guerre de l’information et de l’influence. Des révolutions de velours… à la révolution de Jasmin.
Aymeric Chauprade

Bernard Lugan












15 commentaires sur "Tunisie : la révolution des privilégiés ?"
Commentaire très intéressant qui tranche fortement avec l’ambiance actuelle. On ne peut qu’espérer pour nos amis tunisiens que M.Lugan a tort … sans se faire d’illusions non plus. Il faut absolument creuser pour mettre à jour le niveau d’implication des américains là-dedans.
Philippe Raggi a aussi posté un article intéressant à ce propos sur son blog : http://philippe-raggi.blogspot.com/2011/01/quelques-reflexions-suites-aux.html
Si je comprends bien Monsieur Lugan, les Tunisiens auraient dû se contenter de ce qu’ils avaient, sachant que c’est pire chez leurs voisins. Le Pen disait récemment à peu près la même chose, en substance, que tous les peuples ne sont mûrs pour la démocratie. Quel mépris !
Bien sûr les droits des femmes, la scolarisation, la santé, mais aussi la censure, la corruption, la torture, et la faim pour beaucoup… ( Au passage, ça me rappelle Cuba, tiens ! ) Bien des pays “occidentaux” se sont révoltés pour moins que ça. Est-ce qu’ils ont eu tort ?
Cet article est une insulte à l’intelligence des tunisiens. Totalement hors de propos, l’auteur explique que les milliers de personnes qui ont manifestés sont trop bêtes pour voir qu’ils viennent de se tirer une balle dans le pied. C’est de l’idéologie qui se cache derrière un tel papier, en aucun cas une recherche sincère de verité.
Bonjour Samir, je ne pense pas qu’il s’agisse d’idéologie. M. Lugan analyse des faits, assez froidement peut-être, et en tire des conclusions. Qu’elles ne plaisent pas, c’est une autre histoire. Il faut d’ailleurs être naïf pour imaginer un seul instant que spontanément, un peuple prend les armes sans le concours d’une puissance extérieure. Ce fut systématiquement le cas de toutes les révolutions passées, présentes, et à venir.
J’en profite pour répondre à Isabelle qu’imposer la démocratie libérale dans des pays tiers à coup de révolution colorée, ce n’est pas mieux et relève d’une forme de néocolonialisme. Qu’on le veuille ou non, cette attitude d’un certain “occident” a fait beaucoup plus de mal à l’Irak en 8 ans que les décennies de pouvoir du parti Baas. C’est là aussi un fait objectif.
Et s’il n’est pas politiquement correct de dire et de penser qu’en effet, la démocratie parlementaire n’est pas une fin en soit dans des pays instables politiquement et religieusement (voire même en Europe dans certains cas…), c’est pourtant ce qui fait la différence entre une politique “du réel” et l’idéologie moralisante que vous lui opposez malheureusement. On n’analyse pas les mouvements du monde à coup d’indignations.
Bonjour Yves,
Il semble que les USA aient demandé à l’armée tunisienne de laisser partir Ben Ali. Même chose probablement pour Moubarak. Est-ce cela qui fait dire que la révolution tunisienne est manipulée de l’extérieur ? Mais est-ce que ce n’est pas plutôt ça, le néocolonialisme : penser que ces peuples ne sont pas assez grands pour faire la révolution tout seuls ? Je ne suis absolument pas spécialiste en Géo-politique. Donc je ne demande qu’à comprendre. En l’occurence, qui est derrière la révolution tunisienne et pourquoi ?
Et au passage, quelles puissances extérieures étaient derrière la prise de la Bastille, la révolution d’Octobre, la Commune, la révolution algérienne ?…
Merci,
Isabelle, naïve indignée ;-)
Pour vous répondre, même si je pense que l’auteur de cet article le ferait bien mieux que moi :
“penser que ces peuples ne sont pas assez grands pour faire la révolution tout seuls”
> je pense qu’aucun peuple ne peut faire la révolution tout seul. Il ne s’agit pas d’être assez grand, ou pas assez grand, immature ou non, ni d’éprouver du mépris pour ce peuple, ce n’est pas mon cas ni mon propos, mais bien de mettre en évidence le fait que face à un état moderne, une addition d’initiatives individuelles ne suffit pas. Il faut une coordination, une infrastructure, des cadres, une pression médiatique, et là le rôle de l’international est très important. A ce titre, voici le lien du “manuel de la révolution colorée” sur le site de la Fondation Albert Einstein : http://www.aeinstein.org/organizations/org/FDTD.pdf
Vous y trouverez je pense des éléments d’analyse intéressants.
“Et au passage, quelles puissances extérieures étaient derrière la prise de la Bastille, la révolution d’Octobre, la Commune, la révolution algérienne ?…”
> la prise de la Bastille est un acte effectué par une infime minorité d’agitateurs (et non pas le “peuple”). La révolution française répond à un travail en réseau des loges sur plusieurs décennies, c’est connu, archi connu et reconnu avec des synergies depuis la Prusse et l’Angleterre, qui avaient tout intérêt à affaiblir la France et l’Autriche.
> la révolution d’octobre a été aidée par la Prusse. Je vous renvoie à Wikipédia qui en parle même http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9nine#Le_chef_r.C3.A9volutionnaire : “Cet épisode suscita une polémique, certains accusant Lénine d’avoir été acheté par le gouvernement allemand. En effet, ce dernier a organisé et financé le retour en Russie de Lénine et de son parti bolchevique en exil. Dans ses mémoires, le général en chef allemand Erich Ludendorff explique qu’il espérait que la révolution en Russie amènerait la décomposition de l’armée tsariste et le retour en Russie de révolutionnaires favorables à une paix séparée avec l’Allemagne” Rien d’étrange, c’est un fait.
> en Algérie, comme partout où les foyers révolutionnaires anti colonialistes s’allumaient, la plupart des armes des insurgés étaient de facture… soviétique. Le parti communiste soutenait ces révoltes avec l’accord tacite de Moscou, car financées par l’URSS.
Etc…
Cordialement.
Bruno Callies de Salies, spécialiste du Grand Maghreb, professeur à l’Ecole militaire de spécialisation de l’outre-mer et de l’étranger (EMSOME), fait une analyse différente de vous sur le point précis du risque islamiste-radical. Selon lui : “il semblerait que globalement personne ne souhaite qu’ils (les islamistes) soient sur la scène politique”
Je trouve cette remarque étrange. En effet, soit les islamistes sont représentatifs d’un électorat et donc ils prendront la parole (que les autres partis les en enjoignent ou pas, c’est le jeu démocratique), soit ces partis les musèlent et c’est alors une parodie de changement de régime. Le multipartisme en démocratie c’est le risque de l’expression des extrêmes.
C’est, je crois, ce que vous appelez “se tirer une balle dans le pied”.
En définitive, il y a-t-il un risque de montée en puissance des islamistes (malgré leur éventuelle mise au ban par un coalition anti-islamisme) compte tenu des particularités historiques, sociologiques et culturelles de la Tunisie (Education, droit des femmes, “multipartisme”,…) ?
En effet, je crois que le scénario du FIS en 1989 en Algérie avait pour réussir une base électorale plus fertile (inégalités plus fortes, sous-éducation,..)
Voir le lien : http://www.franceculture.com/emission-les-enjeux-internationaux-tunisie-2011-01-24.html
cordialement
“En Algérie, où la cleptocratie d’État a dilapidé les immenses richesses pétrolières et gazières découvertes et mises en activité par les Français”. Pourquoi cette phrase ” richesses pétrolières et gazières découvertes et mises en activité par les Français”, quel est le lien de cette affirmation avec le sujet traité dans l’article ?
Il est intéressant de préciser que l’État algérien n’y est pour rien. Il a donc non seulement gâché une opportunité pour le peuple, mais une opportunité dont il n’est en plus en rien responsable. Si au moins la découverte et l’exploitation des dites richesses avaient été le fait de cet état, on aurait pu dire au moins, qu’il n’aura servi à rien. Mais là, il est vraiment coupable de quelque chose.
Et bien cela signifie que dans un premier temps l’Algérie n’a pas eu à investir lourdement avec ses propres économies pour exploiter ces ressources. De plus c’est l’entreprise nationale Sonatrach qui actuellement les exploite, contrairement à d’autres pays où ce sont des compagnies occidentales qui le font. Cela représente donc une manne financière considérable pour ce pays, 5e producteur mondial de gaz naturel et 13e mondial de pétrole en 2005, qui n’est pas employée pour développer le pays, créer des emplois, etc….
Fouf et Aurel, ce qui me dérange, c’est cette habitude à rapporter tous les points positifs en Algérie à la présence française. Sans faire de digression par rapport au sujet ni me lancer dans un débat sur les bienfaits ou non de la colonisation, je rappelle quelques faits : la France n’a investit dans le pétrole algérien qu’entre 1956 et 1971 (date de sa nationalisation par l’Etat algérien), depuis 1971, c’est la Sonatrach qui a investit des milliards USD. Les gazoducs Maghreb Europe (Algérie-Maroc-Espagne, Algérie-Tunisie-Italie) ont été construits par la Sonatrach et ses partenaires à ma connaissance, et non par la France. Et puis grâce à l’argent de ce pétrole, l’Etat algérien a fait passer le taux d’alphabétisation des algériens de 10% environ en 1962 (après 132 ans de présence française !) à 75% en 2008 (selon les chiffres de l’UNICEF). Ceci dit, je dirais que l’argent du pétrole algérien actuellement pourrait être utilisé de manière plus efficiente en Algérie, car il ne faut pas oublier que les plans de développement englobent la construction de milliers de kilomètres de routes, de millions de logements, de milliers d’établissements scolaires.
http://freevideo.rt.com/video/5821
BRAVO, Mr bernard Lugan vous êtes un aristocrate, par vos qualités d’analyse et votre culture, merci de nous en faire profiter. Aristocrate dans le sens Romain, c’est a dire un meilleur ouvrier de France (MOF) pâtissier est un Aristocrate, comme l’était Tabarly dans la voile.
L’amalgame est fait depuis trop longtemps entre Noblesse venant des Equides et les Aristocrates distinguant les individus par leur vertus : Scipion L’africain avait fait gravé sur sa futur tombe “mes Vertus enrichissent ma race”.
Par Hasard, j’ai appris de la maire de Paris “DelaNausée” avait une maison dans sa ville natale Bizerte ou il loue le RdC a l’International Socialiste, pas de p’tit profit… Il y recevait le Sieur Ben Ali et le gratin… Internet va peut-être bientôt nous fournir photos et vidéos sur YouTube…
Personnellement, je serais curieux de lire un article sur l’évolution de la situation en Afrique du Nord, après la chute de Ben Ali, de Moubarak et les massacres perpétrés par Ghaddafi contre le peuple libyen :)