Bernard Lugan : réflexions sur la crise égyptienne

Publié par le 6 février 2011 dans Articles - 3 commentaires
Bernard Lugan : réflexions sur la crise égyptienne
Après la Tunisie, l’Égypte s’est donc embrasée [2]. Oubliant le « je ne blâme ni ne loue, je raconte », cette règle d’or de leur profession, les journalistes se sont une nouvelle fois faits les porte-voix des manifestants. Se pâmant littéralement devant leurs actions, ils n’eurent pas assez de superlatifs pour décrire le « Peuple » égyptien unanimement dressé contre le « dictateur » Moubarak.

Tout a basculé dans leur petit univers borné de certitudes et d’approximations quand des partisans de ce dernier sont à leur tour descendus dans la rue ; et en masse. Il y avait donc deux peuples !!! Cette constatation avait de quoi perturber des esprits formatés. Durant un temps l’explication leur fut facile : les contre-manifestants étaient des policiers et des nervis payés[3] ; puis, horreur, ils découvrirent qu’il s’agissait d’habitants venus des « quartiers les plus pauvres ».

Ainsi donc, des miséreux osaient venir gâcher la grande célébration démocratique dont ils étaient devenus les porte-voix. Plus encore, ces gueux osaient, crime des crimes, s’en prendre aux journalistes, ignorant qu’en France, cette intouchable caste constitue un État dans l’État devant lequel rampent et se prosternent les plus puissants. Ils auront du moins retenu de leur séjour au Caire que sur les rives du Nil les références ne sont pas celles des bords de Seine et que les voyages sont plus formateurs que les écoles de journalisme.

Ces ignorants n’ont pas vu que la vie politique égyptienne est organisée autour de trois grandes forces. La première, celle qui manifeste en demandant le départ du président Moubarak et pour laquelle ils ont les yeux si doux, est, comme en Tunisie, composée de gens qui mangent à leur faim ; il s’agit en quelque sorte de « privilégiés » pouvant s’offrir le luxe de revendiquer la démocratie. La seconde est celle des Frères musulmans ; pourchassée depuis des décennies et aujourd’hui abritée derrière les idiots utiles, cette organisation tente de se réintroduire dans l’échiquier politique pour imposer sa loi. La troisième force dont aucun « envoyé spécial » n’a jamais entendu parler est celle qui vit dans les quartiers défavorisés, loin donc de l’hôtel Hilton, ce spartiate quartier général des journalistes « baroudeurs », ou dans les misérables villages de la vallée du Nil, loin des yeux des touristes. C’est celle des fellahs besogneux, de ce petit peuple nassérien au patriotisme à fleur de peau qui exècre à la fois la bourgeoisie cosmopolite lorgnant du côté de Washington et les barbus qui voudraient ramener l’Égypte au Xème siècle. Ce sont ces hommes qui ont volé au secours du Rais Moubarak en qui ils voient, à tort ou à raison, là n’est pas la question, un successeur, même lointain, du colonel Nasser.

Dernière remarque : pendant que la classe politique française sommait le président Moubarak de quitter le pouvoir, le président russe Medvedev avait un long entretien téléphonique avec lui, l’assurant qu’il s’élevait contre les ingérences étrangères. D’un côté des chiens de Pavlov levant la patte face à l’air du temps et de l’autre, un homme d’État familier des subtilités de l’ « orient mystérieux » …

Bernard Lugan[1]
www.bernard-lugan.com/


[1] Auteur d’Histoire de l’Égypte des origines à nos jours. Éditions du Rocher, 2002.
[2] Je l’avais annoncé dans mon communiqué en date du 16 janvier 2011.
[3] Le chamelier et les vingt-deux cavaliers que l’on vit traverser la foule sont des guides pour touristes affectés au site des pyramides et rendus furieux d’être sans travail depuis le début de la révolution.

À propos de l'auteur

Universitaire africaniste, Bernard Lugan aborde les questions africaines sur la longue durée en partant du réel, à savoir la Terre et les Hommes. Pour lui, il convient de parler des Afriques et non de l’Afrique, et des Africains, donc des peuples et des ethnies, et non de l’Africain, terme aussi vague que réducteur. Après plus de trente années d’expériences de terrain et d’enseignement universitaire en Afrique, il fut notamment professeur durant dix ans à l’université nationale du Rwanda, il mène actuellement des activités multiples : édition d’une revue africaniste diffusée par internet (www.bernard-lugan.com), direction d’un séminaire au CID (Ecole de Guerre), conseil auprès de sociétés impliquées en Afrique. Il est également expert pour l’ONU auprès du TPIR (Tribunal International pour le Rwanda) qui siège à Arusha, en Tanzanie.

3 commentaires sur "Bernard Lugan : réflexions sur la crise égyptienne"

  1. Song 7 février 2011 à 8:24 · Répondre

    Merci M. Lugan pour votre intervention éclairante.

    C’est évident que les États-Unis souhaitent de canaliser le soulèvement égyptien pour garder leur influence énorme dans ce pays en manipulant à la fois les manifestants et le régime actuel. Mais comment?
    Au-delà de la mobilisation des barbouzes, du resserrement des relations étroites entre les militaires américains et égyptiens, de l’intensification de la propagande médiatique, du versement des pots-de-vin, j’en passe…les dirigeants américains disposent d’un chantage ultime à l’Égypte : le prix du blé. En effet, le Congrès des États-Unis pourrait arrêter l’aide économique à l’Égypte qui permet à celle-ci de subventionner le prix du blé à l’intérieur de son pays.
    Pourtant, les dirigeants américains n’ont pas besoin d’utiliser cette arme de cette manière qui est, à mon sens, plutôt maladroite. Si l’Égypte, sous Moubarak ou sous un autre régime, ne leur obéissait pas, la haute finance anglo-saxonne pourrait faire de la pression sur le prix du blé directement ou sur la valeur de la devise égyptienne. Ces attaques financières pourraient être camouflées par les grands médias qui pourraient nous raconter que ce serait simplement une conséquence de la bulle actuelle dans les matières premières ou que la situation égyptienne serait si dangereuse que les marchés internationaux n’auraient plus de confiance en devise égyptienne. Peu importe la méthode, le prix du blé en Égypte deviendrait insupportable.
    Par conséquent, l’Égypte aurait besoin d’un autre important allié économique pour se sortir de ce piège. A part des États-Unis, il ne lui reste que deux candidats : la Russie et la Chine. Peut-être que c’est une des raisons pour lesquels Moubarak vient de téléphoner au Kremlin?

  2. viking de Normandie 13 février 2011 à 6:33 · Répondre

    Merci pour vos analyses, mes fils parlent de vous au lycée au prof et aux élèves, de vos analyses sur YouTube et sur Reaklpolitik, c’est un excellent complément éducatif pour des adolescents. Continuez à nous instruire, informer. L’Afrique, je connais la route pour l’avoir traversée de la Normandie à Lagos ou Abidjan en passant par Ceuta en 504 Pigot… les voitures bourrées de pièces détachées (démarreur, alternateur…) de Ricard… pour faire mes ventes sur les marchés… le tout à la fin des années 70… avec une carte d’étudiant de l’université de Cocody, retour en France sur Air Afrique à un prix Ryanair… J’ai vos livres sur l’Afrique. Votre conférence a Lyon “la colonie de ses colonies” = Bravo, SVP pensez a la mettre sur YouTube pour facilité l’accès pour les jeunes.

  3. Song 18 février 2011 à 7:48 · Répondre

    Comme les dirigeants et les grands médias occidentaux, le gouvernement iranien félicite aussi les manifestants en Égypte, mais pourquoi? Malgré la présence chez les manifestants des chefs parachutés de l’étranger et acclamés par les Occidentaux comme Mohamed Al-Baradei et Wael Ghonim, Téhéran semblerait parier que les Frères musulmans de l’Égypte, beaucoup plus enracinés dans le pays que les autres éléments parmi les manifestants, s’empareraient du pouvoir dans une situation révolutionnaire réelle.

    Cette attitude iranienne nous fait poser la question suivante : les Frères musulmans égyptiens sont-ils les alliés de l’Iran ou non? Décrypter leur position politique actuelle semble très difficile car l’histoire de ce mouvement est profondément marquée par les ingérences étrangères qui l’avaient souvent poussé sur la voie objective de la collaboration avec les puissances occidentaux. Face à l’hégémonie américano-sioniste, les Frères égyptiens actuels sont-ils sur la ligne de la défiance musulmane tout comme l’est l’Iran?

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