La crise libyenne, aspiration démocratique ou éclatement des alliances tribales ?

Publié par le 28 février 2011 dans Articles - 3 commentaires
La crise libyenne, aspiration démocratique ou éclatement des alliances tribales ?
Réflexions de Bernard Lugan sur la crise libyenne, un article publié initialement sur www.bernard-lugan.com le 27/02/2011

Personne ne regrettera le satrape libyen responsable de multiples attentats, de nombreux crimes et de la déstabilisation de régions entières de l’Afrique. Ceci étant, laissons l’émotionnel aux amateurs de superficiel et les pamoisons aux journalistes, pour ne nous intéresser qu’au réel. La fin de Kadhafi qui risque d’avoir des conséquences dont nous sommes loin de mesurer l’ampleur est en effet moins une aspiration démocratique populaire que la manifestation de l’éclatement de l’alchimie tribale sur laquelle reposait son pouvoir.

A la différence de la Tunisie ou de l’Egypte, la Libye dont plus de 90% du territoire est désertique, n’est en effet pas un Etat, mais un conglomérat de plus de 150 tribus divisées en sous tribus et en clans. Ces ensembles ont des alliances traditionnelles et mouvantes au sein des trois régions composant le pays, à savoir la Tripolitaine avec la ville de Tripoli qui regarde vers Tunis, la Cyrénaïque dont la capitale est Benghazi et qui est tournée vers Le Caire et le Fezzan dont la principale ville est Sebba et qui plonge vers le bassin du Tchad et la boucle du Niger.

De l’indépendance de la Libye en 1951 jusqu’au coup d’Etat qui porta le colonel Kadhafi au pouvoir en 1969, la Libye fut une monarchie dirigée par les tribus de Cyrénaïque. Membre d’une petite tribu chamelière bédouine, le colonel Kadhafi fut porté au pouvoir par une junte militaire multi tribale mais dans laquelle dominaient les deux principales tribus de Libye, celle des Warfallah de Cyrénaïque et celle des Meghara de Tripolitaine. La plupart des tribus de Cyrénaïque demeurant attachées à la monarchie, le colonel Kadhafi réussit un grand coup politique en épousant une fille du clan des Firkeche membre de la tribu royale des Barasa, ce qui lui assura le ralliement de la Cyrénaïque rebelle.

Or, aujourd’hui, c’est tout son système d’alliance avec la Cyrénaïque qui a volé en éclats. La date clé du délitement tribal du système Kadhafi est 1993 quand un coup d’Etat des Warfallah fut noyé dans le sang. Les haines furent ensuite tues tant la terreur imposée par le régime fut forte, mais les tribus de Cyrénaïque n’attendaient qu’une occasion pour se révolter et elle se présenta durant le mois de février 2011. Elles s’emparèrent alors de la région et arborèrent le drapeau de l’ancienne monarchie.

Kadhafi avait certes perdu la Cyrénaïque, comme les Turcs et les Italiens avant lui, mais il lui restait la Tripolitaine et le Fezzan. Dans ces deux régions, le régime avait également constitué de subtiles alliances tribales. Au moment où ces lignes sont écrites, à savoir le 27 février 2011, certaines tribus ont ainsi quitté le camp Kadhafi, mais les grandes solidarités demeurent, même si elles sont chancelantes.

A court terme, le principal danger qui menace le colonel Kadhafi n’est pas la Cyrénaïque séparée par plus de 1000 km de désert de la ville de Tripoli ; ce n’est pas non plus la surréaliste armée libyenne et encore moins les volontaires que l’on voit parader dans les rues de Benghazi ou de Tobrouk. Tout est en effet suspendu au choix que vont faire les chefs de la tribu guerrière des Megahra qui domine en Tripolitaine. Longtemps alliée à celle de Kadhafi, les Khadîdja, elle donna un temps le numéro 2 du régime en la personne du commandant Abdeslam Jalloud avant sa disgrâce de 1993 quand il fut suspecté d’avoir noué des liens avec les putschistes warfallah. Si les Megahra demeurent loyaux ou même neutres, Kadhafi se maintiendra un temps encore au pouvoir sur une partie du pays. Dans le cas contraire, il se trouvera alors véritablement en difficulté et contraint de se replier sur sa seule tribu laquelle n’est forte que de 150 000 membres.

Si les Meghara abandonnaient Kadhafi, cela voudrait dire qu’ils ont l’intention de s’emparer du pouvoir et la Libye serait coupée en deux, la Tripolitaine et la Cyrénaïque se trouvant dominées par les alliances tribales constituées autour des Warfallah et des Meghara. La question qui se poserait alors serait celle de la survie de l’Etat libyen.

Ces deux ensembles se combattront-ils ou bien se partageront-ils le pouvoir dans un cadre fédéral ou confédéral ? Nous l’ignorons, mais le danger est de voir apparaître une situation de guerres tribales et claniques comme en Somalie. Elles pourraient être suivies d’un éclatement en plusieurs régions, ce qui ouvrirait un espace inespéré pour Aqmi qui prospérerait au milieu du chaos avec en plus, dans le sud du pays, une dissidence toubou qui aurait des répercussions au Tchad, et des initiatives touareg auxquelles pourraient s’adosser l’irrédentisme touareg du Mali et du Niger ; sans parler, naturellement des conséquences pétrolières qu’aurait un tel conflit.

Bernard Lugan
www.bernard-lugan.com

À propos de l'auteur

Universitaire africaniste, Bernard Lugan aborde les questions africaines sur la longue durée en partant du réel, à savoir la Terre et les Hommes. Pour lui, il convient de parler des Afriques et non de l’Afrique, et des Africains, donc des peuples et des ethnies, et non de l’Africain, terme aussi vague que réducteur. Après plus de trente années d’expériences de terrain et d’enseignement universitaire en Afrique, il fut notamment professeur durant dix ans à l’université nationale du Rwanda, il mène actuellement des activités multiples : édition d’une revue africaniste diffusée par internet (www.bernard-lugan.com), direction d’un séminaire au CID (Ecole de Guerre), conseil auprès de sociétés impliquées en Afrique. Il est également expert pour l’ONU auprès du TPIR (Tribunal International pour le Rwanda) qui siège à Arusha, en Tanzanie.

3 commentaires sur "La crise libyenne, aspiration démocratique ou éclatement des alliances tribales ?"

  1. jacques olivier 3 mars 2011 à 2:55 · Répondre

    L’interprétation des événements de Libye à la lumière du passé, c’est à dire en termes d’affrontements entre tribus, est assez convaincante. Mais est ce totalement vrai? Car les sociétés évoluent, toujours et partout.
    N’assiste t’on pas à l’émergence d’une nouvelle classe de Libyens, une “génération Internet ” (pour simplifier) ? Il peut très bien y avoir un effritement de la vieille organisation tribale et, pour revenir au discours “politiquement correct “, un début de démocratisation du régime politique libyen.
    Certes, c’est encore fragile et incertain. Il est bien trop tôt pour qu’on puisse prédire ce que sera l’issue de la lutte entre un pouvoir encore organisé et un mouvement populaire qui ne l’est pas.

  2. geopoliticarabe 20 juin 2011 à 8:52 · Répondre

    De grâce laissez le soleil se lever après l’aube de l’odyssée en Libye !

    Certes le président sarkozy a joué un coup de poker gagnant à Benghazi en devançant les britanniques, italiens, turcs et américains et neutralisé les brigades meurtrières de kadafi mais aujourd’hui après 90 jours d’actions conjointes avec l’OTAN rien n’est encore joué…
    Le doute règne de plus en plus surtout que dans le territoire libéré sévit actuellement des difficultés immenses touchant l’alimentation, les médicaments, l’approvisionnement en fuel et munitions et autres alors que l’argent libyen est encore dans les caisses occidentales.
    A quoi sert ce ralentissement ?
    Tous les voyants sont au rouge et les analystes perplexes quant au double jeu mené
    par les USA et consorts ;
    Les puissances participantes veulent répandre un sentiment de chaos sécuritaire imminent touchant les pays riverains tels que l’Algérie , le Maroc, la Mauritanie
    et certains pays du sahel ; en les raquettant afin de bénéficier de certaines concessions telque le siége de l’AFRICOM ou une relance économique bloquée pour des raisons historiques….
    Seule la France ( DST et DGSE) peut faire la différence entre les cellules AQMI et les jihadistes autochtones faisant partie de la révolution libyenne et de ce fait n’était-il pas opportun d’en faire l’écho chez leurs alliés ?
    Pourquoi n’a-t-on pas armé les révolutionnaires libyens ?
    Ne méritent –ils pas en tant que partenaires méditerranéens, de se libérer par eux mêmes du joug de leur tyran ?
    En laissant planer le doute et le stat æquo , les alliés courent et font courir le risque aux pays riverains et à leurs pions des forces spéciales et de leurs sous traitants , de prises d’otages ou de bombardement par des ogives chimiques ou biologiques tirées grâce à des vecteurs SCUD ….
    Le risque majeur n’est pas la prise d’armes antiaériennes (sam7 ou autres) par les éléments d’AQMI mais plutôt l’appropriation d’une manière ou d’une autre de recharges de gaz sarin, de conteneurs de gaz moutarde ou d’agents microbiologiques
    Indétectables et facilement transportables par le biais de quelques migrants acheminées en Europe ;

  3. george 19 juillet 2011 à 9:44 · Répondre

    Aussi surprenant cela peut paraitre, depuis le 23 mars 2011, il m’a été donné de percevoir par anticipation la victoire de kadhafi.

    Entretemps je me suis intéressé à ce pays que je ne connaissais pas bien.

    Surprise…

    Il est organisé selon un type de démocratie participative..

    Les lois sociales sont fastes pour les administrés, le niveau de vie est l’un des plus élevés d’Afrique…
    La population a plus que doublé en 41 ans.
    Le réseau d’irrigation est le plus grand que l’humanité ait réalisé(record Guiness)

    De sorte qu’il soit compréhensible que la grande majorité de son peuple soutienne le colonel.

    Maintenant cette anticipation me semble explicable rationnellement tandis que la méthode d’investigation spirituelle ne fait pas appel à la raison mais à d’autres facultés cognitives.

    La dynamique guerrière commence à être lisible même pour quelqu’un de non clairvoyant.

    La crise économico-financière frappant les pays agresseurs va être déterminante dans la victoire de la Libye.

    J’ai informé courtoisement différents officiels en France du résultat de l’opération en cours ainsi qu’un consultant militaire.

    Monsieur Bonnet , Préfet Honoraire n’est pas le seul à penser ce qu’il pense(cf son rapport-mot-clef)

    La défaite de la coalition va entrainer une cascade de conséquences, vous les connaitrez en temps voulu….

    La solidité des liens inter-tribaux(après un certain flottement) est en dernier ressort le facteur déterminant de cette victoire future.

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