L’islamisme dans le Caucase Nord : un facteur de stabilité ?

Publié par le 6 mars 2011 dans Articles
Laurent Vinatier revient sur le problème de l'Islam en Asie Centrale
L’islamisme dans le Caucase Nord : un facteur de stabilité ? Entretien avec Ali-Khadzhi Yevteyev, ex-mufti d’Ossétie du Nord, par Laurent Vinatier, Emerging Actors Consulting, Suisse

L’islamisme dans le Caucase Nord : un facteur de stabilité ?Le terrible attentat kamikaze qui vient de secouer une nouvelle fois la capitale russe le lundi 24 janvier souligne de manière tragique l’impérieuse nécessité de trouver une solution durable aux conflits sans fin qui embrasent les républiques fédérées du Nord-Caucase depuis la première guerre de Tchétchénie. La stratégie du « tout répressif », surveillant, contrôlant les populations, multipliant les suspects, exerçant parfois d’intolérables pressions, qu’ont mis en œuvre avec constance les autorités de Russie, semble avoir fait son temps. Des propositions alternatives existent. L’option du développement économique et d’un resserrage budgétaire incarnée par Alexandre Khloponine, représentant plénipotentiaire du président dans la région, en est un exemple qui peine cependant à s’imposer et à laquelle des observateurs, russes en particulier, ne croient guère. Il y aurait également et paradoxalement la voie d’un islamisme libéré et encadré.

Le présent article propose les morceaux choisis d’un entretien réalisé à Vladikavkaz par Laurent Vinatier, correspondant associé à Realpolitik TV, avec l’ancien mufti Ali-Khadzhi Yevteyev, renvoyé en mai 2010 deux ans après sa prise de fonction. Le mufti est avant tout un fonctionnaire de l’appareil gouvernemental, chargé de faire l’interface avec les communautés musulmanes locales. Ali-Khadzhi, formé à Médine (Arabie Saoudite) et revendiquant explicitement une pratique pure voire salafiste de l’islam (mais non violente) paraît plutôt un électron libre. Il reconnaît lui-même qu’il a dû souvent composer avec sa foi et ses convictions pour privilégier les intérêts de l’Etat. Il confie alors que sur le long terme la position n’est pas tenable. Il justifie sans doute ainsi son départ du poste à la suite d’un entretien journalistique qui devait rester, à l’origine, informel. Manquant de prudence certainement à cette occasion, il a par exemple reconnu, sur un ton léger dit-il, avoir rencontré le chef de guerre Khattab et avoir étudié avec les leaders intellectuels islamistes de Kabardino-Balkarie qui ont ensuite dirigé la rébellion. Plus loin, il s’est permis aussi de critiquer l’orthodoxie en accusant des prêtres, sans les nommer, d’avoir bloqué des conversions vers l’islam. Aux yeux du Conseil des muftis de la Fédération de Russie, il est allé trop loin et est poussé à la démission.

En complément et à titre illustratif, est ajouté un élément de l’entretien réalisé avec son remplaçant, le mufti par intérim, Kadzhimoukhat Gatsalov, sans réelle formation religieuse ; ingénieur mécanicien, il est un fonctionnaire dévoué. Enfin, il a paru intéressant de préciser le commentaire de l’imam de la grande mosquée de Vladikavkaz, l’une des plus importantes et des plus influentes d’Ossétie du Nord, Ibraguim Doudarov, qui, comme Yevteyev, a passé 10 ans en Arabie Saoudite, à Ryad, est diplômé de plusieurs instituts religieux, dont celui du droit islamique (faculté chariatique) et soutient une version épurée de l’islam. L’article propose, sous forme d’épilogue, une analyse synthétique de la solution prônée par Yevteyev et les deux autres responsables.


Laurent Vinatier. Beaucoup, je crois, ont été surpris de votre nomination au poste de mufti. Vous avez étudié à Médine ; vous défendez et revendiquez une pratique épurée de l’islam sans aller bien sûr jusqu’à prôner l’action violente. Etiez-vous vraiment la personne idoine pour le poste ?

Ali-Kadzhi Yevteyev. Le poste de mufti est plus politique que religieux. Cela devient d’autant plus difficile que la jeunesse musulmane ossète est pratiquement perdue pour la Russie. Il est impossible actuellement de convaincre les jeunes de soutenir la Fédération de Russie. C’est désespérant. Les choses évoluent vite ; les opinions changent : l’influence salafiste s’exerce aujourd’hui par internet (sites d’échanges vidéo, you tube). Le Djihad n’est pas un mal. Il faut simplement pouvoir l’encadrer.

Laurent Vinatier. Disant cela, vous ne vous faites pas que des amis ?

Ali-Kadzhi Yevteyev. Je compte en effet beaucoup d’ennemis. J’ai été d’abord le premier mufti d’origine russe et à ce titre j’étais assez mal vu par mes pairs. Une fois démissionnaire, on a essayé de me dissuader de quitter le territoire russe en me rappelant opportunément que j’avais une femme et des enfants. Je crois que je vais essayer de retourner à Médine pour terminer mes études, mais on pourrait m’en empêcher.
Cela dit, lors du scandale qui a suivi la parution, j’ai reçu le soutien du président ossète qui a dit : “il est jeune, il a fait des erreurs”. Au sein du conseil de la Direction spirituelle des Musulmans, la plupart des membres ont reconnu que cet évènement ne suffisait pas à provoquer mon départ. Cependant si je restais les tensions politiques contre moi auraient été plus vives. Je me suis donc trouvé face à cette alternative : soit je pars, soit je reste au risque de susciter trop d’oppositions. Or je ne voulais pas devenir un mufti contre les autorités.

Mon cas personnel a été révélateur d’une forte compétition au sein du pouvoir concernant la gestion de l’islam. Certains sont partisans d’une approche sécuritaire à outrance, dite approche traditionnelle, et ont tout fait pour me voir partir : il s’agit de représentants des services de sécurité qui ont des alliés dans la presse et au sein du muftiyat. D’autres au contraire souhaitent instaurer le dialogue.

Laurent Vinatier. Il y a vraiment une menace islamiste en Ossétie du Nord ?

Ali-Kadzhi Yevteyev. Depuis le départ de Souleiman Mamiev, imam de la mosquée centrale de Vladikavkaz, le groupe d’islamistes radicaux qui s’était constitué autour de lui, a diminué considérablement. Mamiev a disparu et a été oublié. Il reste globalement une dizaine d’activistes fréquentant la mosquée centrale. Les autres sont partis. La plupart des jeunes aujourd’hui qui fréquentent l’endroit cherchent leur identité, leurs racines. Il n’y a rien de politique.

Laurent Vinatier. Mais par internet quand même, ces jeunes doivent bien être soumis à quelques influences politiques ?

Ali-Kadzhi Yevteyev. Les jeunes Caucasiens ne lisent pas vraiment les auteurs arabes, même contemporains. Ils s’intéressent plutôt aux intellectuels locaux radicaux prônant l’action violente, tels que Anzor Astemirov ou Saïd Bouriatsky, l’un des prêcheurs les plus importants ces dernières années. Il a acquis cette aura grâce à sa maîtrise de la langue arabe. C’est la première clé pour ouvrir la porte de l’islam. Cependant, il n’a pas travaillé vraiment seul. Beaucoup de ses prêches sont des reprises de brochures en arabe collectées en Egypte et au Yémen lors de ses études. En somme il ne peut pas assumer tous ses dires.
Par ailleurs, on peut évoquer aussi Issa Citchouev. Homme savant, assez âgé, indéniablement intelligent, il est digne de respect. Cependant, il n’est pas reconnu comme autorité par les combattants. Les sites ne le mentionnent jamais. Il n’a pas d’influence pratique.
En vérité, les seules personnalités respectées par les combattants sont “ceux qui n’ont pas peur de la mort”, c’est-à-dire ceux qui font la démarche de l’engagement illégal.

Kadzhimoukhat Gatsalov. Les jeunes Ossètes actuellement entretiennent des relations apaisées vis-à-vis de l’islam. Ils refusent même toute influence étrangère, surtout lorsqu’elle vient d’un Tchétchène ou d’un Caucasien de l’Est (a fortiori ingouche). Internet reste l’organe majeur d’influence en la matière. Les jeunes consultent tout autant des sites de guerre caucasiens et des sites globaux de propagande. Toutefois, la situation est sous contrôle.
Il n’y a qu’un moyen de garder le radicalisme sous contrôle, c’est de laisser s’exprimer la foi et la croyance. La religion encadrée est sans doute le meilleur moyen de stabiliser les ambitions et stratégies d’opposition. L’islam exprimé est en Ossétie du Nord un facteur effectif de stabilisation politique.

Ibraguim Doudarov. L’intérêt des jeunes pour l’islam est relativement stable. Beaucoup regrettent le renvoi de Yevteyev. Il est vrai qu’il était contesté par certains représentants de structures gouvernementales puissantes. Il ne fait aucun doute que l’entretien journalistique qui l’a perdu ait été une provocation. Il ne faut pas négliger le rôle négatif des structures de police qui poussent parfois à la radicalisation. C’est le cas surtout en Kabardino-Balkarie où la guérilla islamiste qui se développe est largement déterminée par les actions de la milice locale.
Il faut encadrer au mieux cette jeunesse attirée par le salafisme. Nous avons ainsi l’intention de fonder un centre culturel islamique qui puisse proposer des cours d’arabe ou de religion. Cela n’a rien à voir avec un projet politique. Personnellement, je n’ai pas soutenu la communauté formée autour de Souleiman Mamiev. Ce dernier était en conflit ouvert avec le gouvernement et ne reconnaissait pas l’autorité de la Direction spirituelle. Il voulait imposer sa manière de penser à l’ensemble de la communauté musulmane d’Ossétie du Nord. C’est contre-productif.

Épilogue

La thèse d’une nouvelle génération de responsables religieux caucasiens, en particulier ossètes, qui reviennent d’Arabie Saoudite ou d’Egypte où ils ont étudié et qui refusent l’engagement armé, se révèle tout à fait paradoxale. Ceux-là considèrent que la pratique libre de l’islam, inspirée des tendances globales, salafistes, revendiquant une croyance et des préceptes épurés, à l’image des premiers compagnons du prophète, constitue dans les régions troublées du Caucase russe l’une des clés de l’apaisement politique et social. Il ne sert à rien de le brimer et de l’interdire ; il faut au contraire le libérer en l’encadrant localement avec des personnes compétentes et incarnant une autorité « salafiste » ou « salafisante » comme Yevteyev, afin de le désamorcer et l’éduquer.

Il s’agit, en d’autres termes, de répondre aux envies et expressions locales sans les étouffer dans des structures peu effectives et qui manquent de professionnalisme. Il faudrait se débarrasser de cette ancienne génération composant un véritable clergé musulman qui n’a pas ou plus l’autorité suffisante pour faire valoir sa légitimité aux yeux des jeunes bercés par internet et les concepts islamistes à la mode. Deux écoles s’affrontent : celle des directions spirituelles qui tentent de reprendre la main en créant des filiales nord-caucasiennes de l’université islamique de Moscou et celle des intellectuels indépendants, élèves des premiers leaders salafistes (pacifistes à l’époque) durant les années 90, dont les instituts autorisés jusqu’au début des années 2000 attiraient plusieurs dizaines de jeunes.

Il n’existe plus actuellement de soupapes de sécurité pour cette jeunesse nord-caucasienne, daghestanaise, ingouche, kabarde, balkare, ossète et tchétchène qui réclame de pouvoir vivre librement leur foi et leurs croyances selon la loi islamique et qui revendique l’établissement d’un régime chariatique. Tous ne choisissent pas la lutte armée, mais tous demeurent foncièrement hostiles aux autorités locales corrompues qui disent respecter les principes de l’islam en multipliant injustices et abus de pouvoir. Cette opposition populaire n’a pas de voix au chapitre. Bien sûr, à terme, on voit mal comment rendre compatible la Charia avec la loi fédérale de l’Etat russe, mais la manière forte, celle de l’oppression et des persécutions, n’apporte pas de meilleurs résultats. Entre deux maux, pourquoi ne pas envisager celui qui apaise, qui permettrait de gagner du temps et de faire fructifier d’éventuels investissements économiques ? On limiterait par là le passage, chez les jeunes Caucasiens, du discours identitaire à l’acte révolutionnaire sécessionniste.

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Article mis en ligne par la rédaction de Realpolitik.tv

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