Libye : démocrates ou djihadistes ?

Publié par le 1 avril 2011 dans Articles - 2 commentaires
Carte des combats entre forces loyalistes et insurgés, et bombardements de la coalition occidentale © RT.com
Avant d’intervenir militairement en Libye, peut-être eut-il été sage de s’interroger sur la véritable nature des insurgés et du CNT (Conseil national de transition) qui les fédère.
Un rafale français © RT.com

Un rafale français © RT.com

Un rapport[1] présenté en 2007 devant la prestigieuse académie militaire de West Point aux États-Unis, nous apprend en effet que la Cyrénaïque, épicentre de la révolte contre le colonel Kadhafi, fut un des principaux foyers de recrutement des combattants islamistes engagés en Irak. Des documents saisis à Sinja, le long de la frontière syrienne au mois d’octobre 2007 et qui contiennent une liste de 600 combattants membres d’Al Qu’aida ou se réclamant de cette nébuleuse, indiquent ainsi que 112 d’entre eux étaient Libyens, les trois-quarts originaires de Cyrénaïque.

Cette région présentant la particularité d’abriter une importante densité de djihadistes, la question primordiale était donc de savoir quels liens éventuels ces derniers entretiennent avec les insurgés et avec le CNT. Cette interrogation était d’autant plus légitime que les noms de plusieurs des 30 membres de cet organisme sont tenus secrets, officiellement pour des raisons de « sécurité ». N’eut-il donc pas été prudent d’attendre d’avoir les réponses à ces questions avant de reconnaître le CNT comme seul et unique représentant du « peuple libyen » insolitement ramené par Nicolas Sarkozy à ses seules composantes cyrénaïques ?

Carte des combats entre forces loyalistes et insurgés, et bombardements de la coalition occidentale © RT.com

Carte des combats entre forces loyalistes et insurgés, et bombardements de la coalition occidentale © RT.com

Un minimum de culture historique aurait de plus permis de savoir que la Cyrénaïque a une tradition islamiste ancienne remontant à l’époque de la confrérie sénoussiste et que la région a toujours été en conflit tribalo-religieux avec la Tripolitaine. Depuis sa prise de pouvoir en 1969, le colonel Kadhafi a eu du mal à s’y imposer et les fondamentalistes qui y sont légion l’ont toujours considéré comme une sorte de Nasser libyen, ce qui, pour eux est le comble de l’abomination. Les militants islamistes et notamment ceux se revendiquant de la nébuleuse al Qu’aida combattent en effet tous les États musulmans, en premier lieu ceux qui peuvent avoir une coloration nationaliste, car, à leurs yeux, ils empêchent la reconstitution du califat transnational auquel ils aspirent.

Troupes insurgées à Tobrouk © RT.com

Troupes insurgées à Tobrouk © RT.com

Les États-Unis et la Grande Bretagne ont, hier, soutenu les Frères musulmans contre le colonel Nasser ; aujourd’hui, rejoints par la France, ils cherchent à faire tomber Kadhafi. Il ne reste donc qu’à espérer que cela ne se fera pas au profit de la Jama-ah al-libiyah al-muqatilah ou Groupes armés libyens (Libyan Islamic Fighting Groups – LIFG), organisation s’étant déclarée en 2007 comme la branche locale d’al Qu’aida avant de s’affilier à Aqmi (al Qu’aida au Maghreb islamique). L’inquiétude est légitime car la LIFG recrute au sein des alliances tribales de Cyrénaïque auxquelles appartiennent également les membres du CNT.

A l’issue de cette guerre déclenchée hâtivement et quoiqu’il puisse advenir du colonel Kadhafi, qu’il soit tué ou qu’il parte pour l’exil, comment s’organisera la Libye de demain ? La Tripolitaine et la Cyrénaïque se combattront-elles, se partageront-elles le pouvoir ou bien l’une l’emportera t-elle sur l’autre ?

Le pire n’est certes jamais certain, mais gouverner étant prévoir, nous aimerions pouvoir croire que les autorités françaises ont véritablement pris en compte l’hypothèse de l’apparition de guerres tribales et claniques, comme en Somalie. Ont-elles également bien évalué le risque islamiste en Cyrénaïque, éventualité qui ouvrirait un espace inespéré pour Aqmi qui prospère déjà plus au sud dans la région du Sahel ? Il est permis d’en douter tant cette guerre aux motifs officiellement éthiques apparaît à la fois improvisée et sans but réel.

Bernard Lugan
www.bernard-lugan.com


[1] Joseph Felter ; Brian Fishman (2007) “Al Qua’ida’s Foreign Fighter in Iraq : A First Look at the Sinja Records”. West Point , US Military Academy, december 2007.

À propos de l'auteur

Universitaire africaniste, Bernard Lugan aborde les questions africaines sur la longue durée en partant du réel, à savoir la Terre et les Hommes. Pour lui, il convient de parler des Afriques et non de l’Afrique, et des Africains, donc des peuples et des ethnies, et non de l’Africain, terme aussi vague que réducteur. Après plus de trente années d’expériences de terrain et d’enseignement universitaire en Afrique, il fut notamment professeur durant dix ans à l’université nationale du Rwanda, il mène actuellement des activités multiples : édition d’une revue africaniste diffusée par internet (www.bernard-lugan.com), direction d’un séminaire au CID (Ecole de Guerre), conseil auprès de sociétés impliquées en Afrique. Il est également expert pour l’ONU auprès du TPIR (Tribunal International pour le Rwanda) qui siège à Arusha, en Tanzanie.

2 commentaires sur "Libye : démocrates ou djihadistes ?"

  1. Maeki 1 avril 2011 à 4:28 · Répondre

    Bonjour M. Lugan vous nous livrez-là une dimension de lecture intéressante (le CNT est ses composantes tribalistes et islamistes). Cependant, j’ai une question, vous signalez les risques relatifs aux liens qui pourraient exister entre certains membre du CNT et l’AQMI. Que pensez-vous de l’origine d’AQMI, d’au mieux son infiltration par les services secrets algériens (le DRS), au pire sa manipulation par ces derniers. Pensez-vous que cela est une piste qui tient la route ? Qui s’expliquerait par des éléments géostratégiques ? Est-ce vraiment un épouvantail que le DRS dresse dans le Sahel pour justifier son maintien à la tête de l’Algérie ou est-ce de simples élucubrations d’intellectuels fans de théories du complot ou qui veulent redonner vie à la théorie du “Qui tue qui ?” en surestimant le pouvoir du DRS ? En effet, les journaux algériens font souvent référence au fait que Hassan Hattab, fondateur du GSPC, ancêtre de l’AQMI, est retenu par le DRS qui refuse de le livrer à la justice algérienne.

  2. Yves 2 avril 2011 à 2:33 · Répondre

    Merci pour cet éclairage, à l’heure où l’on entend tout et n’importe quoi sur ce qui se passe en Libye. Ces articles de qualité sont une mine d’informations !

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