Sergei Lavrov, la realpolitik en action

Publié par le 10 avril 2011 dans Éditoriaux - 2 commentaires
Sergei Lavrov, la realpolitik en action
Loin des errements et des agitations stériles, la diplomatie russe fait montre depuis dix ans d’une sagesse et d’un classicisme, qu’un Français, héritier d’un pays de grande tradition diplomatique, ne peut regarder qu’avec envie. Le brise-glace de la diplomatie russe avance ainsi invariablement, engrangeant prudemment et régulièrement des succès incontestables.

Interviewé sur la chaîne « RussiaToday », le ministre des Affaires Etrangères russe, Sergei Lavrov a rappelé récemment les fondamentaux de la politique étrangère russe : non-ingérence, respect de la souveraineté et du droit international, application des résolutions de l’ONU.

Mais le moment le plus remarquable de cette interview fut cette réflexion, dont la sagesse n’était pas sans rappeler la tradition politique française classique, ennemi du romantisme et du moralisme contemporain.Ainsi ce commentaire sur les révolutions arabes : « Je pense que, nous les Russes, avons eu assez de révolutions dans notre histoire et je ne pense pas que notre conseil à nos amis soit d’avoir leur propre révolution. C’est toujours sanglant, désordonné, cela ramène toujours le pays en arrière dans son développement… ». Dans Kiel et Tanger, Charles Maurras reprochait avant la Première guerre mondiale à la Russie, de ne pas être une puissance organisatrice, et regrettait que la France républicaine ne le fut plus. Il semble que la Russie d’aujourd’hui se soit affranchie de ce défaut, en tout cas, pour ce qui est des relations internationales. Lorsque les velléités guerrières de l’administration Sarkozy seront retombées, que les comptes lamentables de ces aventures militaires seront faits, peut-être que la France se tournera enfin vers la Russie, pour mettre en place un système de sécurité continental européen, fondé sur les propositions du Président Medvedev en 2009. Pour cela il faudrait évidemment une révolution de la pensée des élites qui gouvernent la France. Quand Sergeï Lavrov parle avec sagesse du danger des révolutions, Alain Juppé nous tient un prêche d’une niaiserie confondante sur le triomphe du bien contre le mal. Sergei Lavrov, comme Vladimir Poutine ou Dimitri Medvedev, ne projettent pas sur la réalité une vision fantasmée et adolescente de la révolution. L’Histoire russe est le laboratoire de leur politique ; il leur a appris tout le mal qui peut sortir de ce genre de basculement historique.

Cette lucidité des élites Russes sur la révolution est le fruit d’une réflexion historique approfondie. Cette dernière se traduit dans les faits par les travaux de Sergeï Karaganov, le président du « groupe de travail pour la mémoire historique » et conseiller auprès du Président russe pour les droits de l’homme et du citoyen. Il s’efforce de mettre fin à la légende positive de Staline, entretenue par une partie de l’intelligentsia communiste russe, qui arrive encore à justifier les millions de morts du dictateur géorgien. La destruction des mythes positifs du communisme n’est pas un travail superflu, et l’on souhaiterait qu’elle soit également entreprise en France. Vladimir Poutine a salué le grand intellectuel dissident, Alexandre Soljenitsyne, mais Nicolas Sarkozy a refusé de reconnaître le génocide vendéen, qui pourtant inspira Lénine lequel réclamait toujours plus de « Vendées ». Si la majeure partie des élites politiques françaises croient fermement aux « aspirations démocratiques » des peuples arabes, c’est parce qu’elle continue à croire, en dépit de toutes les études historiques sérieuses, que la révolution française s’est faite par le peuple et pour le peuple.

Si cette démarche des historiens russes est indiscutablement bénéfique pour la nation toute entière, il est important qu’elle ne devienne pas le prétexte à l’introduction du bacille de la repentance, cette maladie qui frappe les peuples européens depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Malgré le haut niveau des élites dirigeantes russes, se trouvent en Russie comme en France, des bataillons de médiocres et de niais, qui sont condamnés à l’anonymat et au ridicule tant que le débat politique se situe au niveau des analyses raisonnables. Si la Russie bascule dans le moralisme occidental, elle verra son paysage politique envahi par les homologues russes des Bernard-Henri Lévy, André Glucksman, Claude Askolovitch, Pierre Perret ou Lilian Thuram… En évitant la maladie de la repentance, les élites russes épargneront à leur nation le règne pathétique de ces « Raspoutines indignés » à l’intelligence limitée.

Xavier Moreau

À propos de l'auteur

Saint-Cyrien et officier parachutiste, titulaire d'un DEA de relations internationales à Paris IV Sorbonne, spécialisé sur les relations soviéto-yougoslaves pendant la guerre froide. Fondateur d'une société de conseil en sûreté des affaires, installé en Russie depuis 12 ans, travaillant également sur l'Ukraine, le Kazakhstan et la Serbie.

2 commentaires sur "Sergei Lavrov, la realpolitik en action"

  1. Féquant Guy 14 octobre 2011 à 3:55 · Répondre

    Ces propos effectivement sont empreints d’une grande clairvoyance et ne font que rendre plus évidente la nécessité d’une nouvelle alliance euro-asiatique, “de l’Atlantique à Vladivostock”…. Mais permettez-moi,une nouvelle fois, de reprocher à Realpolitik.tv de ne pas souligner assez combien l’effondrement démographique de la Russie oblitère les avantages d’un avenir commun…La Russie perd tous les ans près de 800000 habitants…A ce rythme-là, combien de Russes en 2060?

  2. vasionensis 24 juin 2012 à 12:58 · Répondre

    Ce qui me retient de souscrire totalement à l’exemplarité de la diplomatie russe, c’est l’attitude des Russes vis-à-vis de la résolution (1473, je crois) qui a permis à l’OTAN de détruire la Libye, et à laquelle ils ne se sont pas opposés.
    Autant les Occidentaux ont masqué leurs calculs sous leur habituel angélisme de façade, autant les Russes semblent avoir péché contre leurs intérêts – ne fût-ce qu’en favorisant leurs ennemis – en feignant de croire au discours des Occidentaux.
    Ou bien pensez-vous que les Occidentaux sont à moyen terme les plus aptes à contenir les Chinois en Afrique ? Mais alors, pourquoi les Chinois se sont-ils abstenus ? Parce que les Occidentaux sont, à moyen terme aussi, des alliés face aux velléité d’indépendance des Africains ?
    Ou bien encore ?

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