L’islam et l’identité nationale des musulmans balkaniques : essai de prospective

Publié par le 21 août 2011 dans Articles, Géopolitique du fait religieux
L’islam et l’identité nationale des musulmans balkaniques : essai de prospective
Conférence prononcée au Sénat le 15 janvier 2007 lors de la rencontre sur le thème « nationalismes et religions dans les Balkans occidentaux » organisée par l’Association pour la Concorde Civile et la Fraternité dans les Balkans et la Fondation Robert Schuman

Les musulmans des Balkans occidentaux se répartissent en deux groupes principaux :

- les Bosniaques musulmans, majoritaires en Bosnie-Herzégovine et dans le Sandjak, région située à cheval sur la Serbie et le Monténégro ; ils forment la majorité relative de la population de la République de Bosnie-Herzégovine (46%) et la majorité absolue de la population de la Fédération croato-musulmane de Bosnie-Herzégovine (75%) ;

– les Albanais musulmans, qui disposent de la majorité absolue en Albanie, au Kosovo et en Macédoine occidentale.

Il convient de préciser que le vocable « musulmans » désigne ici les musulmans sociologiques, c’est-à-dire les individus appartenant à des familles de tradition religieuse musulmane. Cette catégorie ne se confond pas avec celle des pratiquants occasionnels ou des dévots. On ne saurait donc préjuger des croyances personnelles de ceux qui s’y trouvent classés, qui peuvent être agnostiques ou athées, ce qui est souvent le cas, voire convertis au catholicisme romain ou, surtout, au protestantisme de facture évangélique, comme c’est le cas d’un nombre croissant d’Albanais musulmans d’Albanie ou du Kosovo.

Ces populations, à la différence des minorités musulmanes des Balkans orientaux, adhèrent à un dessein national précis : elles aspiraient ou aspirent encore à former ici, en Albanie, Bosnie-Herzégovine et Kosovo, des Etats-Nations souverains, et là, au Sandjak et en Macédoine occidentale, des régions autonomes. Cette aspiration, partiellement satisfaite, est déjà ancienne s’agissant des Albanais musulmans. Sa première expression remonte en effet à la création de la Ligue de Prizren en 1878. Elle est nettement plus récente, s’agissant des Bosniaques musulmans, constitués en nationalité distincte à l’initiative des autorités titistes en 1968.

Par rapport aux autres populations balkaniques, le processus de nationalisation qui les a affectées est survenu tardivement en raison de leur identification persistante à l’Etat ottoman, qui n’a réellement pris fin qu’avec la disparition de ce dernier au lendemain de la Grande Guerre. Ce caractère tardif de l’affirmation nationale des populations musulmanes a considérablement nui à la satisfaction de leurs aspirations : les Serbes et les Grecs, rassemblés en Etats depuis le XIXème siècle, y ont peu à peu intégré tout ou partie des territoires que les musulmans peuplaient et sur lesquels ils souhaitaient ériger leurs entités politiques.

On remarquera que la nationalisation des Albanais et des Bosniaques musulmans a suivi deux voies diamétralement opposées. Les Albanais musulmans, dans une démarche ethniciste, ont formé une seule nation avec les orthodoxes et les catholiques de même langue, et ils ont, ce faisant, sinon occulté, du moins refoulé autant que possible leur héritage islamique dans l’espace privé. Les Bosniaques musulmans, au terme d’une démarche confessionnaliste, ont accédé au statut de nation en se séparant des orthodoxes et des catholiques de même langue et en conférant à l’islam le rôle de référent identitaire majeur.

Venons-en à la situation actuelle.

On peut se demander si les conflits des années 1990 ont permis aux populations musulmanes des Balkans occidentaux de progresser dans la réalisation de leurs buts nationaux. La réponse doit être nuancée. Certes, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo ont gagné leur indépendance vis-à-vis de Belgrade, une indépendance de facto pour le second. Mais, par ailleurs, l’Albanie ne paraît pas sortie de la crise de 1997 qui a ébranlé son unité nationale. Quant à l’autonomie du Sandjak ou de la Macédoine occidentale, prônée par les plus radicaux de leurs habitants musulmans, elle n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour.

La question nationale des populations musulmanes locales, Bosniaques et surtout Albanais, reste donc posée.

A la suite de l’effondrement des régimes communistes, qui a mis un terme à l’isolement de ces populations (nettement plus marqué toutefois en Albanie que dans l’ex-Yougoslavie), à la suite également des récentes guerres, l’islam balkanique a subi des mutations qui en ont profondément modifié la réalité.

En premier lieu, on assiste depuis plusieurs années déjà à un renouveau de la pratique religieuse. Or, ce renouveau, même s’il paraît être un phénomène de masse (dont l’importance reste cependant à évaluer), s’accompagne d’une individualisation de la foi. Cet individualisme religieux constitue indiscutablement une rupture avec le vécu traditionnel de l’islam balkanique.

Mais dans le même temps, l’islam demeure un référent identitaire. Il tend même à le devenir (dans l’espace albanais) là où il ne l’était pas. Il conserve ainsi au niveau culturel une dimension collective.

En second lieu, l’islam balkanique s’est mondialisé. Il s’est ouvert aux influences extérieures et il subit désormais la concurrence sur son territoire d’autres islams, voire d’autres confessions.

Il est souvent fait état du prosélytisme des prédicateurs wahhabites ou pseudo-salafistes venus de la péninsule arabique ou d’autres parties du monde arabe qui, sous le paravent de l’aide humanitaire, s’efforcent de « ré-islamiser » à leur manière les musulmans balkaniques. Mais l’influence iranienne et surtout l’influence turque se font également sentir sur l’islam balkanique.

L’Iran s’appuie sur les affinités entre le chiisme et les confréries soufies et sur leur commune dévotion à l’égard d’Ali, le gendre du Prophète. La Turquie, de son côté, met à profit les liens séculaires entre les musulmans balkaniques et la Sublime Porte. Elle partage avec les Balkans un même islam savant inscrit dans l’école hanéfite et un même islam confrérique. Elle est de ce fait la seule puissance musulmane dont les représentants religieux ne se heurtent pas à l’hostilité des communautés islamiques locales, qui condamnent régulièrement, à l’exemple du reis-ul-ulema de Bosnie-Herzégovine Mustafa Ceric, l’importation sur le sol balkanique de rites étrangers.

Le catholicisme romain jouit d’un préjugé favorable chez les plus occidentalistes des nationalistes albanais, tout particulièrement au Kosovo. Des intellectuels de premier plan (au premier rang desquels figure Ismail Kadaré) ont incité les Albanais à passer en masse au catholicisme afin de démontrer ainsi leur ancrage dans la civilisation européenne, et cette invitation a été suivie de conversions spectaculaires telle que celle d’Ibrahim Rugova peu avant sa mort. Pour sa part, le protestantisme évangélique a mis à profit le très faible encadrement religieux des Albanais musulmans, et leur détresse, pour s’implanter en Albanie et au Kosovo, comme il l’a fait avec succès au cours des précédentes décennies en Amérique Latine.

Ces diverses mutations ont rendu plus complexes les rapports qui existent entre l’islam et l’identité nationale des populations musulmanes.

Chez les Bosniaques musulmans, indépendamment de leurs croyances ou de leurs pratiques religieuses, la culture musulmane (il serait plus exact de dire la culture ottomane locale, qui intègre au demeurant de nombreux éléments étrangers à l’islam) est considérée comme le fondement de l’identité nationale. En 1993, ils ont abandonné l’appellation nationale « Musulmans » (avec un M majuscule) qui était la leur depuis 1968, pour celle de « Bosniaques », jusqu’alors appliquée à l’ensemble des populations de Bosnie-Herzégovine. Paradoxalement, en procédant de la sorte, les Bosniaques musulmans n’ont pas rompu avec le confessionnalisme. Ils l’ont au contraire renforcé en affirmant ainsi qu’ils étaient, eux musulmans, les seuls héritiers légitimes de la Bosnie ottomane et de ses cinq siècles d’histoire.

Leur exemple a été imité par les Musulmans du Sandjak serbe, qui se disent désormais bosniaques, et, plus récemment, par une partie importante des Musulmans du Sandjak monténégrin qu’on croyait pourtant gagnés à la nationalité monténégrine.

Les intellectuels bosniaques s’emploient à édifier une historiographie nationale, déjà esquissée sous l’occupation austro-hongroise, bâtie sur l’irréductible spécificité des Slaves musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Sandjak. Ils s’efforcent ainsi d’effacer les apports considérables de leurs prédécesseurs aux cultures croate et serbe, et de nier leur attachement à la croacité ou à la serbité.

Hysamedin Feraj

Hysamedin Feraj

L’Albanie, elle, voit s’affirmer un courant intellectuel qui conteste l’orientation anti-ottomane (et par conséquent anti-musulmane) de l’historiographie nationale et qui considère que la conversion du peuple albanais à l’islam et son intégration dans l’Empire ottoman ont assuré sa survie en tant que nation. Ce courant, représenté notamment par Hysamedin Feraj, enseignant à l’Université de Tirana, est certes encore très minoritaire mais il augure d’une possible mise en cause du dogme de la neutralité religieuse du nationalisme albanais.

Il est vrai que l’affirmation nationale albanaise s’est largement inscrite dans un cadre musulman. L’islamisation d’une partie importante des Serbes du Kosovo a débouché sur leur progressive albanisation comme en témoigne par exemple le patronyme du dirigeant nationaliste albanais Hasan Prishtina, né Shishtoviq (Sistovic). Ce processus d’albanisation n’est d’ailleurs pas terminé : le bilinguisme serbo-albanais des musulmans d’Orahovac au Kosovo en atteste. Grâce à sa supériorité numérique, la communauté albanaise a progressivement absorbé, tant au Kosovo qu’en Macédoine, de nombreux musulmans slaves, turcs, roms ou valaques, et la poursuite de ce phénomène, mi-volontaire mi-spontané, suscite désormais de fortes résistances de la part des musulmans minoritaires.

Dans cet affrontement identitaire inter-musulman se joue aussi l’avenir des relations entre islam et nationalisme au sein des Balkans occidentaux.

Notons que les tentatives de « ré-islamisation » des musulmans balkaniques conduites à l’initiative de certaines organisations non-gouvernementales saoudiennes ou émiraties (et de cadres religieux autochtones formés dans les pays arabes) n’ont guère suscité l’enthousiasme des populations locales.

Ces organisations ont trouvé peu de relais sur place, et aucun mouvement islamiste n’a pu jusqu’à présent acquérir une audience significative. La très faible mobilisation contre la publication des caricatures de Mahomet dans la presse danoise en est le signe manifeste. Il faut dire que l’aspect à la fois diviseur et agressif des entreprises de « re-islamisation » est assez mal ressenti dans les Balkans.

De telles entreprises apparaissent évidemment de nature à diviser la société albanaise multi-confessionnelle sur une ligne de fracture religieuse. Elle sont de nature à diviser aussi les musulmans sociologiques, voire les croyants eux-mêmes qui ne manqueraient pas de s’opposer sur l’interprétation, littérale ou non, de la Sunna. La « ré-islamisation » de la Bosnie-Herzégovine et du Kosovo revêt par ailleurs une évidente agressivité lorsqu’elle amène ses promoteurs à parachever l’œuvre de destruction des monuments de la culture et de la piété musulmane locales entamée par les milices serbes. La « guerre des mosquées » le montre clairement : sous l’impulsion des bienfaiteurs arabes, les mosquées anciennes, endommagées ou non au moment de la guerre, sont assez systématiquement détruites et remplacées par des bâtiments édifiés sur le modèle saoudien, débarrassé des éléments figuratifs caractéristiques de l’islam balkanique.

Si l’islam, dans son acception culturelle, fonde ou, plus modestement, contribue à renforcer l’identité nationale des populations musulmanes des Balkans occidentaux, il ne fait pas de doute en revanche que l’islamisme représente l’une des plus sérieuses menaces qui pèsent sur cette identité.

Crédit photo : la mosquée Djumaya, à Plovdiv en Bulgarie. Auteur : MatHelium. Image sous licence cc.

À propos de l'auteur

Docteur en droit et avocat au Barreau de Marseille, Thierry Mudry est également chargé d'enseignement à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Ses recherches et ses cours portent sur le fait religieux et ses rapports avec la problématique identitaire et les dynamiques géopolitiques.

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