Les célébrations du 11 novembre 1918 perdent d’année en année de leur importance. La première guerre mondiale fut pourtant pour la France une grande épopée diplomatique et guerrière. Diplomatique, car elle a su compenser son infériorité démographique par un vaste réseau d’alliances. Guerrière parce qu’en 1918, l’armée française, par l’emploi massif de blindés et d’avions, est la première armée moderne de l’Histoire. Cette grande guerre patriotique française n’est pas sans rappeler sous bien des aspects, la grande guerre patriotique russe de 1941 à 1945, y compris dans certains de ses aspects les plus dramatiques.

Xavier Moreau
Jusqu’en 1916 en France, comme en Union Soviétique jusqu’en 1943, l’aveuglement des chefs militaires et politiques est compensé par le sang des soldats. En France, Joffre, Foch et Nivelle ne réalisent pas les changements profonds que l’augmentation massive de la puissance de feu imposent à la guerre moderne. En URSS, les commissaires politiques, à qui Staline a confié la conduite de la guerre, sont plus occupés à pourchasser les soi-disant traitres qu’à manœuvrer contre les armées allemandes. Ils s’obstinent à lancer des vagues d’assaut sans perspectives et interdisent à leurs courageuses unités de se replier, permettant ainsi à la Wehrmacht de réussir de magnifiques encerclements et de capturer des centaines de milliers de prisonniers. Un Russe sur cinq reviendra vivant des camps de prisonniers allemands, et l’armée rouge manquera cruellement d’infanterie jusqu’à la fin de la guerre.
Pour la France comme pour l’URSS, ce sont les échecs successifs et l’épuisement du réservoir humain qui obligent les dirigeants à faire monter de nouveaux chefs aux idées révolutionnaires. Ces nouveaux chefs apportent avec eux une nouvelle manière de faire la guerre et infligent aux armées allemandes leurs revers les plus cruels depuis Iéna. En France c’est à Villers-Cotterêts, en juillet 1918, que les Français inaugurent une série d’offensives appuyées par les blindés et l’aviation, que l’industrie française a réussi à produire en masse à partir de 1917. Renforcée par l’armée américaine du général Pershing, qu’elle a équipée et formée depuis le début de l’année 1918, l’armée française fait reculer l’armée allemande sur tous les fronts jusqu’en novembre de la même année. Seul l’armistice sauve l’armée allemande du gigantesque « Sedan » que les généraux Pétain et Castelnau lui préparent. En pleine guerre, la France s’est dotée de la première armée moderne, motorisée, blindée et aérienne. L’état-major allemand, de son côté, n’a rien vu. La supériorité stratégique et tactique française est totale. Les meilleurs généraux allemands et américains de la seconde guerre mondiale, dont Gudérian, Manstein, Rommel et Patton, ont été à l’école française en 1918.
En URSS, à partir de 1943, Staline a compris qu’il vaut mieux laisser la conduite de la guerre à ses généraux, quitte à s’attribuer par la suite la gloire de leur succès. Vassilievski, Joukov, Koniev et Vatoutine mettent à profit la doctrine de l’emploi des blindés, mise au point en Union Soviétique dans les années 20. Les Japonais ont été les premiers en août 1939 à éprouver la supériorité des blindés de Joukov à Khalkin Gol. Pourtant, en 1941, les premiers combats contre l’armée allemande s’avèrent catastrophiques. La purge de 36000 membres de l’armée rouge par Staline en 1938 la prive de ses cadres expérimentés, que les commissaires politiques sont incapables de remplacer. Cette purge et le refus par Staline d’admettre la réalité de l’offensive allemande en juin 1941, font sans doute du dictateur géorgien le meilleur allié d’Hitler pendant l’opération Barbarossa. Mais la Russie éternelle, comme la France en 14-18, possède en son sein la ressource nécessaire à la victoire. A partir de la bataille de Koursk, en juillet 1943, c’est l’avènement de « l’art opératif » et de la frappe dans la profondeur. L’armée soviétique, commandée par Joukov, Koniev et Rokossovski, réalise des modèles d’offensives comme en Biélorussie en 1944, ou entre la Vistule et l’Oder en 1945. Cette dernière offensive permet à l’armée rouge de progresser de 600 km en 17 jours, ce qui en fait la progression la plus profonde et la plus rapide de la seconde guerre mondiale.
En 1918, le modèle d’armée inventé par l’état-major français devient rapidement la norme et, ironie de l’Histoire, c’est une armée allemande blindée et aérienne qui écrase la France en 1940. La France est victime de son invention, à laquelle les généraux allemands visionnaires ont rajouté une doctrine d’emploi audacieuse. En 1986, les États-Unis rendent un hommage indirect aux stratèges soviétiques. Les généraux américains ont pourtant entretenu pendant 40 ans un mépris absolu vis-à-vis des prouesses de l’armée rouge. Ils suivent en cela, les autojustifications a posteriori présentes dans les mémoires des anciens officiers allemands, devenus leurs conseillers à l’occasion de la guerre froide. C’est hommage se traduit par l’adoption par le « Field Manual 105 » de l’armée américaine, de « l’art opératif » élaboré par les soviétiques.
La réalité de la supériorité française en 1918 et soviétique à partir de 1943 a été et reste encore aujourd’hui trop souvent ignorée. En France, Il y a eu entre temps l’humiliante défaite de 1940, qui a enterré la gloire passée. En outre, la collaboration de Vichy interdit d’évoquer le Maréchal Pétain comme l’un des grands chefs militaires du XXème siècle, ce qu’il fut pourtant. De plus, le mythe du « coup de poignard » dans le dos de l’armée allemande est passé du statut de mauvaise excuse de l’état-major allemand, à celui de vérité historique difficilement contestable. Pourtant une simple étude chronologique permet de constater que la défaite de Villers-Cotterêts qui constitue le premier pas vers la défaite de l’armée allemande, précède de plusieurs mois l’insurrection communiste. Cette révolution est la conséquence et non pas la cause des échecs militaires allemands, comme la révolution bolchévique fut la conséquence et non la cause des échecs militaires russes.
Les soldats français et russes ont fait preuve d’un courage et d’une détermination inouïe, mais sans la présence de chefs de guerre exceptionnels, ces efforts seraient restés vains face à la valeur incontestable des généraux et des soldats allemands. 1918 est donc bien une victoire française. Certes, l’alliance anglaise fut irremplaçable et le renfort américain décisif, mais la France a de loin fourni l’effort principal pendant toute la guerre par le sacrifice de ses soldats et l’imagination de ses généraux. L’Allemagne, de son côté, ne menait pas la guerre seule, elle pouvait compter notamment sur l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman.
Il semble enfin nécessaire de mettre à bas le mythe qui veut que la déclaration de Lord Balfour sur la création d’un foyer juif, soit un élément fondamental de la victoire. Les États-Unis ont en effet participé à l’effort de guerre allié dès 1914, tandis que l’Allemagne se trouve, pendant toute la guerre, sous un blocus anglais qui l’asphyxie peu à peu. Ce sont l’échec des pourparlers lancés par le Président Wilson en décembre 1916 et la publication du télégramme Zimmermann qui scellent l’entrée en guerre définitive de l’Amérique, soit presque un an avant la fameuse déclaration. Si cette dernière était le prix à payer pour l’alliance américaine, ce fut à n’en pas douter une bonne affaire. Dans le même temps les Britanniques promettaient l’indépendance à leurs alliés arabes, en échange de leur soutien contre l’empire ottomans. Ils ne tiendront aucune de leur promesse ni à l’un, ni à l’autre. Il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale et la campagne terroriste de l’Irgoun, de 1944 à 1947, pour que les Britanniques se résolvent à l’abandon de la Palestine.
Xavier Moreau

Xavier Moreau
















2 commentaires sur "La grande guerre patriotique française"
Cette analyse à la fois très intéressante et flatteuse pour l’armée française passe sous silence l’apport tactique laissé par les offensives Ludendorf de 1918 qui ont quelque peu mis à mal les armées alliées. Il me semble que ces dernières ont en effet du faire face à la mise en œuvre d’un nouveau procédé tactique consistant, non plus à conduire des assauts quasiment en ligne sur de larges fronts, mais à porter l’effort sur des objectifs limités et précis, les isoler en se couvrant sur les flancs, déborder et relancer l’action à fins d’exploitation, réussissant enfin à percer durablement un front qui tenait depuis près de 3 ans. Il s’agit ni plus ni moins que de l’application du schéma de manoeuvre tel qu’il est appliqué et enseigné aujourd’hui dans la plupart des grandes écoles militaires et un “fondamental” en matière de tactique pour les armées modernes.
J’ai eu l’occasion de lire que si l’armée allemande n’avait pu exploiter les percées de 1918, cela était dû à l’épuisement général de l’alliance germano-austro-turque plus qu’à leur incapacité à renouveler les schémas de manœuvre.
Par ailleurs, la part belle laissée à l’armée soviétique place sous silence le fait que l’élite de la Werhmacht avait été envoyée sur le front Ouest (il est vrai seulement à partir de 1944) pour combattre les alliés en Normandie. Ceux-là ont du faire face à des unités qui, une nouvelle fois du point de vue de la tactique, se sont montrées éminemment manœuvrantes et combattives. Les britanniques leur ont opposé des forces bien plus supérieures mais dans des schémas hérités de la Première Guerre Mondiale (les tapis de bombes larguées par le Bomber Command ayant remplacé les préparations d’artillerie). Enfin, la pusillanimité d’Adolf Hitler et les mensonges de l’OKW sur l’état réel des unités de la Wehrmacht sont également pour beaucoup dans les revers subits par les allemands sur le front Est.
En conclusion, oui pour le génie opératif du commandement français en 1918, mais il convient de rendre aux allemands leur réelle capacité à renouveler “l’art de la guerre”.
L’ouvrage passionnant du général BACH, « Les fusillés pour l’exemple, 1914-1916 », explique particulièrement bien l’incompétence des officiers d’active au début du conflit. En effet, la doctrine tactique de l’époque était directement issue de l’imaginaire révolutionnaire et républicain de la guerre de 1870 après la chute de l’Empire. C’était celle de l’attaque et de l’assaut à outrance et qui interdisait la manœuvre et la défensive. Seuls « la fougue et l’allant » du soldat républicain devaient bousculer l’ennemi de la nation et sa poitrine arrêter les balles et le feu adverses. Cette mystique de l’assaut était enseignée jusqu’au plus haut niveau de l’Armée et seuls les jeunes officiers acquis à cette doctrine, appelés « jeunes turcs », pouvaient accéder aux postes de commandement et d’Etat-major, à quelques rares exceptions (comme le général de Castelnau par exemple). Ce qui explique que les premiers revers de 1914 aient été imputés à un manque de combativité et de courage des officiers, sous-officiers et soldats sur le terrain, faiblesses qui ne pouvaient être que très sévèrement réprimées. Il est remarquable d’ailleurs qu’en 1919 le général Joffre, sommé par une commission d’enquête de préciser sa manœuvre aux premiers jours du conflit, ait été bien incapable d’expliquer quoi que ce soit … arguant d’une perte de mémoire !
Quant aux chefs militaires qui ont pris la relève bien des mois plus tard et qui ont décidé de l’avenir de l’armée française après la guerre, ils ont en effet bien montré qu’ils faisaient partie des meilleurs stratèges de l’époque. Selon l’ouvrage « Histoire militaire de la France » (dirigée par André Corvisier, Editions PUF, 1992 – Tome 3, p336-337), les études d’après-guerre de l’état-major des armées proposèrent des structures « révolutionnaires », « préfigurant les divisions blindées américaines de 1942 » (pour le « Mémoire sur la manœuvre automobile » de 1923) ou dessinèrent « l’organigramme de la division cuirassée de Vers l’armée de métier » (note de 1925 sur ce même projet). Seul le refus politique de financer ces réformes et les recherches techniques qu’elles induisaient a empêché cette évolution qui aurait très certainement changé la physionomie du XXème siècle…