Libye : la guerre des milices

Publié par le 5 janvier 2012 dans Articles - 3 commentaires
Libye : la guerre des milices

Il aura fallu les combats du mardi et du mercredi 2 et 3 janvier pour que la presse française se décide enfin à reconnaître que les milices s’affrontent en Libye, notamment à Tripoli. Les « analyses » confuses des médias français ne permettant pas d’y voir clair, quelle est donc la situation sur le terrain ?

Tripoli est l’enjeu d’une lutte entre quatre principales factions armées :

  1. Les miliciens de la ville de Misrata, ceux qui ont ignominieusement lynché à mort le colonel Kadhafi, refusent de quitter la capitale où ils constituent en quelque sorte la garde rapprochée du ministre de l’Intérieur, Faouzi Abdelal, lui-même originaire de Misrata. C’est entre ces miliciens et ceux qui soutiennent le Conseil national de transition (CNT), que se déroulent les actuels combats. Pour tenter de se concilier Misrata, le faible et impuissant CNT vient de nommer un autre originaire de cette ville, le général Youssef al-Mankouch, chef d’état-major d’une armée fantôme avec pour tâche d’intégrer les diverses milices. Il n’est pas interdit de rêver.
  2. Les milices islamistes de Tripoli, dont les principales constituent le bras armé du CNT et qui sont soutenues par le Qatar, cherchent actuellement à s’imposer dans la capitale tout en tentant de prendre le contrôle de la route menant à l’aéroport international qui est sous le contrôle de la milice de Zenten.
  3. La milice de Zenten que la presse présente comme arabe est authentiquement Berbère. Zenten est d’ailleurs un nom berbère puisqu’il s’agit de la déformation de Z’nata ou Zénète, l’une des principales composantes du peuple amazigh. Cette « tribu » berbère arabophone occupe une partie du djebel (Adrar en berbère) Nefusa, autour de la ville de Zenten. L’actuel ministre de la défense, Oussama Jouli est de Zenten. Cette milice détient Seif al-Islam, le fils du colonel Kadhafi, qu’elle traite avec égards et même considération.
  4. Dans le reste du jebel Nefusa ainsi que dans la ville côtière de Zuwara vivent les cousins des précédents qui, eux aussi sont des Berbères, mais des Berbères berbérophones et qui disposent de leur propre milice. Si les berbérophones ne constituent qu’un peu plus de 10% de la population de toute la Libye, ils totalisent au moins 20% de celle de la seule Tripolitaine ce qui leur donne un poids régional considérable. Alors qu’ils eurent un rôle militaire déterminant dans la prise de Tripoli, ils sont aujourd’hui les grands perdants de la nouvelle situation politique car, comme avant la chute du régime Kadhafi, ils se retrouvent face à un nationalisme arabo-musulman niant leur existence. Aucun ministre du nouveau gouvernement n’est berbérophone.

Dans cet imbroglio politico tribal, le CNT, insolitement reconnu comme le seul représentant de tous les Libyens par la France suivie par la communauté internationale, parait bien seul et bien impuissant. Sa seule marge de manœuvre est de donner des gages aux uns en essayant de ne pas s’aliéner les autres. Pour le moment, son coup est raté car il a déjà contre lui les berbérophones ainsi que la fraction tripolitaine des Warfalla dont le cœur est la ville de Bani Walid. Le grand danger qui menace le CNT serait la constitution d’une alliance des mécontents qui engloberait outre les milices de Zenten et du jebel Nefusa, la fraction tripolitaine des Warfalla ainsi que les tribus de la région de Syrte et de Sebha lesquelles n’ont pas oublié le traitement ignominieux qui fut réservé au colonel Kadhafi. Sans compter qu’au Sud, les Touaregs et les Toubou n’ont jamais manifesté de sentiments particulièrement amicaux à l’égard des nouvelles autorités libyennes.

En Libye, tout ne fait sans doute que commencer. Il eut été sage d’analyser la situation en profondeur avant de céder aux injonctions médiatiques de BHL et de foncer tête baissée dans le piège de l’ingérence dite humanitaire.

Ces points seront développés dans le numéro de l’Afrique Réelle qui sera envoyé aux abonnés le 15 janvier prochain.

Post scriptum à l’attention des journalistes qui pillent mes communiqués sans jamais citer leur source : ce texte contient une erreur volontaire…

Bernard Lugan
Retrouvez l’Afrique Réelle sur www.bernard-lugan.com

À propos de l'auteur

Universitaire africaniste, Bernard Lugan aborde les questions africaines sur la longue durée en partant du réel, à savoir la Terre et les Hommes. Pour lui, il convient de parler des Afriques et non de l’Afrique, et des Africains, donc des peuples et des ethnies, et non de l’Africain, terme aussi vague que réducteur. Après plus de trente années d’expériences de terrain et d’enseignement universitaire en Afrique, il fut notamment professeur durant dix ans à l’université nationale du Rwanda, il mène actuellement des activités multiples : édition d’une revue africaniste diffusée par internet (www.bernard-lugan.com), direction d’un séminaire au CID (Ecole de Guerre), conseil auprès de sociétés impliquées en Afrique. Il est également expert pour l’ONU auprès du TPIR (Tribunal International pour le Rwanda) qui siège à Arusha, en Tanzanie.

3 commentaires sur "Libye : la guerre des milices"

  1. mehdi 5 janvier 2012 à 11:03 · Répondre

    Une très grande majorité de la classe politique française a une responsabilité dans ce carnage pour ne pas s’être opposé au va t’en guerre Sarkozy. Détruire un pays comme l’a fait l’OTAN (en violation de son mandat accordé par le conseil de sécurité de l’ONU) puis le livrer à des islamistes sanguinaires ainsi qu’à des bandits de grand chemin est une atteinte aux droits de l’homme que prétendent défendre les chefs d’état occidentaux.
    Je me demande encore comment la Chine et surtout la Russie ont pu se laisser rouler dans la farine ainsi sans réagir.
    L’objectif n’était ni le pétrole, ni le gaz ! Pour exploiter des hydrocarbures, les multinationales ont besoin de paix, de stabilité car sans cela le commerce international est quasi impossible. Le véritable but de cette intervention était 1/ l’assassinat de Kadhafi, 2/la destruction de la Libye, 3/ la somalisation de l’état le plus développé d’Afrique.
    Le pétrole et le gaz libyen vont rester inexploitable pendant x années, tant que les milices tribales et islamistes s’entretueront. C’est tout bon pour les occidentaux qui se sont constitués une petite réserve d’or noir au cas où les tensions se radicaliseraient avec la Russie, l’Iran ou la Chine. Sarkozy, Obama, Cameron derrière les discours droit de l’hommiste que seuls les idiots peuvent gober, savaient pertinemment pourquoi ils allaient faire la guerre au régime Kadhafi et connaissaient parfaitement les conséquences qui découleraient de cette agression.

  2. cubite 5 janvier 2012 à 4:44 · Répondre

    Sympa le post scriptum, j’ai trouvé l’erreur, j’aurais pas trouvé mieux !

  3. Victor 6 janvier 2012 à 12:29 · Répondre

    Bonjour Mr Lugan,

    A vos fidèles lecteurs offrirez vous prochainement la clefs de l’énigme ?

    Avec mon respect,

    Victor.

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