De Racak à Homs

Publié par le 9 février 2012 dans Articles - 13 commentaires
De Racak à Homs
Xavier Moreau

Xavier Moreau

Les campagnes militaires américaines se suivent et se ressemblent. Nous avions déjà évoqué la similarité entre les opérations « Tempêtes » en république serbe de Krajina en 1995 et « Jachère » en Ossétie du Sud en 2008. Mêmes objectifs de nettoyage ethnique, même soutien américain, même utilisation des armes lourdes sur les zones habitées pour faire fuir les populations civiles. Mais Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev ne sont pas Boris Eltsine et Slobodan Milosevic. La Russie a frappé vite et fort, à la grande surprise de l’OTAN, qui ne croyait pas capable l’armée russe de sortir de ses casernes.

La problématique pour les Américains en Syrie est la même qu’au Kosovo. Leurs alliés, composés de bandes armées plus douées pour terroriser la population civile que pour faire la guerre à une armée régulière, sont sur le point de se faire battre. En 1999, l’intervention américaine au Kosovo se fait en urgence, car l’UCK est battue. Pour justifier l’intervention, William Walker, agent de la CIA et chef de l’OSCE sur place fabrique de toutes pièces un « pseudo-massacre », celui de Racak. Devant la faiblesse du dossier, le TPY, par la décision de la chambre de première instance du 11 juillet 2006, renoncera d’ailleurs à utiliser le « pseudo-massacre » comme une charge contre les 9 officiels serbes accusés de crimes de guerre. Mais en 1999, peu importe alors ce que jugera le TPY sept ans après : l’essentiel est d’avoir un prétexte.

En Syrie le prétexte s’appelle Homs. Les chiffres délirants, fournis uniquement par des ONG pro-occidentales et « l’armée syrienne libre », s’épanchent dans la presse occidentale dans le seul but de retourner les opinions occidentales [1]. Il est même étonnant que l’on ne nous ait pas encore parlé de viols de masse, accusation imaginaire et récurrente du Pentagone lorsqu’il souhaite raser un pays souverain en toute impunité. L’armée syrienne menant son offensive avec succès contre les opposants, la situation est grave pour le gouvernement américain. 15 ans en arrière, la Syrie serait depuis deux mois déjà, un champ de ruine, le pouvoir serait partagé entre la mafia et les bandes islamistes, alliés traditionnels de la politique étrangère américaine. Comme en août 2008, la situation est cette fois différente pour le gouvernement américain. Sergei Lavrov a remplacé le très conciliant Viktor Tchernomyrdine et il a toutes les raisons de soutenir Bachar El Assad. Ce dernier est un allié loyal de la Russie qui n’a jamais tergiversé comme Milosevic ou Kadhafi. C’est en outre l’occasion pour la Russie de faire respecter le droit international et le principe de la souveraineté des États, qui sont au centre de sa politique étrangère. La Russie ne peut abandonner Assad, sous peine de ne plus avoir d’allié fiable.

La véritable question aujourd’hui est de savoir si les États-Unis iront jusqu’à attaquer sans mandat de l’ONU. Au passage rappelons que les opérations militaires américaines en Irak contre Falluja furent bien plus meurtrières pour les civils innocents que la répression syrienne ne l’est à Homs. Et ne parlons pas du terrorisme fabriqué par les services américains pour amener chiites et sunnites à s’autodétruire et mieux diviser l’Irak ainsi. Mais peu importe. Le troupeau bêlant des journalistes français incultes a oublié Falluja et, surtout, veut l’oublier car les crimes contre l’Humanité américains n’existent pas dans la pseudo-culture journalistique française.

En 1999 à propos de la Serbie, aucun État n’avait sérieusement protesté contre le mépris affiché du droit international par le gouvernement américain. Aujourd’hui, la situation est différente. Militairement tout d’abord. La pierre angulaire d’une intervention américaine est le bombardement à haute altitude d’objectifs civils en toute impunité. La DCA syrienne pourrait fort bien limiter cette impunité, comme l’a fait la DCA serbe en 1999. De même, l’intervention au sol aussi serait délicate, l’armée syrienne dispose de plusieurs systèmes d’armes qui pourraient causer de lourdes pertes chez un envahisseur potentiel.

Le gouvernement américain n’a que peu d’alternatives. Le matraquage médiatique a montré ses limites. Les réactions sentimentales et larmoyantes des ministres occidentaux semblent plutôt confirmer aux Russes et aux Chinois que l’Occident est à court d’idées pour faire tomber Assad. Si les États-Unis étaient un acteur international rationnel, nous pourrions prédire l’abandon de la tentative de déstabilisation de la Syrie. L’Histoire récente a cependant montré qu’il n’en était rien. Les États-Unis sont pris entre le puritanisme fanatique des républicains qui proclament, sans sourire, que Dieu a créé l’Amérique pour dominer le monde et le cynisme absolu des démocrates, et qui suivent aveuglement les préceptes primaires de Zbigniew Brzezinski. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui c’est bien la Russie de Poutine qui est en train de mettre en échec le mondialisme américain et ses serviteurs. Et là seul réside la raison de l’acharnement médiatique occidental contre Poutine.

Xavier Moreau


[1] Pour préciser cette phrase, les chiffres émanent en réalité du seul autoproclamé « Observatoire Syrien des Droits de l’Homme », basé à Londres et dirigé par les Frères Musulmans, qui sont les opposants au régime de Damas.

Crédit photo : capture d’écran vidéo Euronews

À propos de l'auteur

Saint-Cyrien et officier parachutiste, titulaire d'un DEA de relations internationales à Paris IV Sorbonne, spécialisé sur les relations soviéto-yougoslaves pendant la guerre froide. Fondateur d'une société de conseil en sûreté des affaires, installé en Russie depuis 12 ans, travaillant également sur l'Ukraine, le Kazakhstan et la Serbie.

13 commentaires sur "De Racak à Homs"

  1. Flavien 9 février 2012 à 4:10 · Répondre

    Un point rassurant est qu’en dépit du matraquage médiatique, on sent qu’une partie de l’opinion publique a pris la mesure de la manipulation dont fait l’objet la Syrie, l’arnaque libyenne a probablement servi de leçon et les commentaires grotesques de la diplomatie française après la mort de Gilles Jacquier ont donné un grand coup de fouet aux consciences ayant gardé un minimum de capacité de discernement.

    Ça reste marginal, mais on n’a plus la même unanimité larmoyante et guerrière que précedemment, et sur les forums de plus en plus de gens qui ne sont pas forcément des passionnés de géopolitique commencent à remettre en question la guerre programmée qu’on veut nous vendre.

  2. M.Vincent 9 février 2012 à 6:16 · Répondre

    Merci pour cet article, vous avez cent fois raison. Selon vous la Russie intervient-elle sur place ? Quelle aide apporte-t-elle concrètement ? Je pense que les services secrets français et américains (voir Quatari) sont à la manoeuvre depuis le début du soulèvement, fournissant des armes au minimum.
    La propagande médiatique contre Bachar El Assad est colossale.
    Lire le contre-témoignage d’un habitant de Homs sur le site de silvia cattori.
    Cordialement.

  3. gerard 12 février 2012 à 12:12 · Répondre

    D’après le site Debka, apparemment “l’ingérence” est en route en Syrie:
    British and Qatari special operations units are operating with rebel forces under cover in the Syrian city of Homs just 162 kilometers from Damascus, according to debkafile’s exclusive military and intelligence sources

  4. Edmond 12 février 2012 à 4:53 · Répondre

    «Il est même étonnant que l’on ne nous ait pas encore parlé de viols de masse, accusation imaginaire et récurrente du Pentagone» – mais on nous a déjà fait le coup d’enfants martyrisés. Donc, les viols ce sera l’étape n°2.

  5. Dimetrodon 14 février 2012 à 10:01 · Répondre

    Bonjour Mr Moreau.

    Tout d’abod merci à propos de cet article que vous écrivez, je suis un fidel lecteur de vos articles, et vous vous trompez rarement.

    Effectivement l’armée terrestre US a toujours eu des résultats somme toutes assez médiocre au regard des sommes engloutis, I° guerre mondiale exceptée, où les USA sont intervenus lorsque les bélligérants France, Allemagne, Autriche, Royaume Uni, Italie étaient tous d’une certaine façon presque à genoux.

    Je ne reviens pas sur la 2° guerre mondiale. En effet lorsque les soviétiques avaient écrasé les armées nazis à Koursk, les américains ont daigné mettre le pied en Europe, campagne d’Italie qui fût remporté entre autre par les soldats français surtout à Montécassino, par le Marécha Juin, et les soldats de la France Libre, on l’oublie un peu trop rapidement. Bref passons….

    En Corée une coalition hétéroclyte a combattu les chinois et coréens. Il serait utilie de de rappeler qu’à cete époque les turcs furent de la partie, et ont contribué de façon significative aux succés terrestres des USA. Si d’aventure il y a guerre contre la Syrie, c’est ces même turcs qui seront la chair à canon. A l’exception du Vietnam qui s’est terminée comme on le sait, les américains ont toujours recours à de la chair à canon étrangère. Il n’y a qu’à regarder ce qui s’est passé dans les guerres du golfe et en Afghanistan pour constater que ceux qui vont le plus souvent contre le feux adverses c’est des armées étrangères.

    Si vous le permettez j’aurais quelques questions Mr Moreau à vous poser :

    Henry Kissinger l’un des maitres à penser du Bnai’ Brith, et l’un des plus influents membres du Lobby juif aux USA aurait déclaré :

    http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=28610

    “N’oubliez pas que les États-Unis ont les meilleures armes, nous avons des trucs -armes- qu’aucune autre nation n’a, et nous les dévoilerons au moment opportun.
    L’original est en anglais :

    “Don’t forget, the United States, has the best weapons, we have stuff that no other nation has, and we will introduce those weapons to the world when the time is right”

    Quels seraient d’aprés vous ces armes miracles Mr Moreau ? Laser ? Nouvelle Bombe ? Es ce de nature à changer la donne géopolitique ? Etant donné que l’économie US est à l’agonie.

    Par avance merci.

    Bien à vous.

  6. discret 17 février 2012 à 2:56 · Répondre

    Partout où les américains interviennent dans le moyen orient ça finit par une montée des islamistes voir la charia comme récemment en Libye.
    Je ne comprend pas quel est l’intérêt des états-unis dans cette histoire, car l’islamisme réduit l’accès au pétrole, non?

  7. Q. Bernard 17 février 2012 à 6:49 · Répondre

    Analyse alternative qui ne manque ni d’intérêt, ni d’intelligence, bien au delà de ce qui nous est servi par les médias dont les approches sont trop empreintes de sensibilisme et d’émotionnel sans même données suffisamment consolidées, à tout le moins impartiales.
    Le tableau éminement naif mais tellement facile à faire accepter “d’armée massacrant des civils” ne doit tromper personne. La thèse d’une armée aux prises avec des insurgés armés me semble plus plausible. Il s’agirait donc bien à mon sens d’une guerre civile opposant des factions armées, les unes illégitimes (en regard du Droit international,) l’autre légitime.
    L’histoire nous démontre que toute analyse manichéenne des faits est rendue systématiquement caduque losrqu’on prend le recul nécessaire. Il convient donc de s’en méfier.

  8. Q. Bernard 17 février 2012 à 7:07 · Répondre

    Je reviens sur le site pour commenter l’intervention de Dimetrodon car je ne partage pas l’avis porté sur la répugnance des États Unis à mettre les poitrines de ses soldats sous les feux de l’ennemi, préférant user de “la chair à canons” étrangère.
    Ils ont effectivement l’habitude d’accepter l’aide de westphaliens ou d’autres unités ancillaires. Ce fait est commun à de nombreuses armées, dont celle de la France qui ne s’en est jamais privée et qui continue de le faire.
    Concernant leur engagement, les faits sont là : de la 1ère GM aux conflits du Moyen Orient et d’Asie Centrale de ce début de 21ème Siècle, les États Unis ont payé un tribu énorme, qu’elle que soit la cause servie. Pour avoir personnellement combattu à leurs côtés, je peux témoigner de leur capacité à s’engager les premiers au combat, en accepter les conséquences et retourner au feu sans état d’âme. Nier cela est faire insulte à la mémoire de ceux qui sont tombé en soldats.

    • costaz 22 février 2012 à 7:00 · Répondre

      N’ ayant jamais combattu aux côtés des américains, je me garderais bien de porter un jugement sur eux au combat…Par contre l’ exemple vietnamien me laisse penser qu’ils ne se comportent pas mieux que les autres.
      On voit cependant que les choses ont changé autant en ce qui concerne la guerre d’ Irak que celle d’ Afghanistan et que chaque fois que cela leur est possible , ils engagent leurs supplétifs étrangers .
      Précisons aussi qu’ils sont loin d’ avoir eu 20 millions de morts comme les Russes lors du dernier conflit mondial et que ces bras manquent fort à la Russie aujourd’hui pour faire face à l’ agressivité de la politique US dans le monde…

  9. vladimir vladimirovich 20 février 2012 à 3:00 · Répondre

    @ Xavier Moreau

    Votre analyse me parait un peu contradictoire. Sachant, et je ne pense pas que vous me contradirez, qu’Israel est LA base avancée de l’US army dans la région, je ne vois pas bien leur intérêt à encourager l’apparition d’un état islamiste précisément à cet endroit (surtout en ce moment). Vous conviendrez que pour être cynique, la politique américaine va rarement à l’encontre de leurs intérêts directs. En l’occurence, ça paraît absconse.

    Ceci dit, peut être avez-vous une information dont je ne dispose pas.

    @ Dimetrodon

    En terme de succès militaires au cours du siècle dernier, il est amusant de voir un Français critiquer l’armée américaine. Un russe pourquoi pas, mais je de notre part une certaine modestie s’impose. Sauf mon l’armée française et son esprit de sacrifice admirable, quand on a été sauvé trois fois de suite en 50 ans par le même pays, on évite ce genre de commentaire…

    Plus précisément, j’imagine que vous considérez l’écrasement de l’empire nippon, le containment de l’URSS, et les deux campagnes de France comme des succès militaires mineurs? Par comparaison à Dunquerque et Dien bien Phu je suppose?

  10. Vladimir Vladimirovich 22 février 2012 à 12:37 · Répondre

    @ Xavier Moreau

    Je réitère. L’intérêt des Etats-Unis à encourager l’apparition d’un Etat islamiste aux portes d’Israel me parait nul. Il est évident qu’un tel Etat sera bien plus dangereux pour l’existence de l’Etat juif que ne l’est aujourd’hui le régime baasiste.

    La grille de lecture realpolitik que vous proposez semble mal s’appliquer dans le cas présent. Les cas de soutien aux islamistes du Kosovo ou au talibans à l’époque de l’URSS, même s’ils sont condamnables, ont eu lieu dans un contexte bien différent.

    Comment expliquer alors l’empressement des américains à faire tomber Assad?

  11. Tchetnik 24 février 2012 à 2:15 · Répondre

    Assad n’est pas précisément un islamiste, justement.

    Israel est la première à lutter contre l’implantation de l’islam dans sa zone de sécurité (ce qui se conçoit), mais ne se désole pas de voir cet islam s’imposer dans une Europe qu’elle ne porte pas dans son cœur. Le cas de ces politiciens et philosophes “français” qui tiennent devant nous un discours pro islam et pro-immigration pour ensuite tenir devant un public Juif un discours très nationaliste, pour ne pas dire carrément racialiste est assez emblématique. Les deux protagonistes se tapent dessus en Terre Sainte, mais quand il s’agit de lutter contre leur ennemi commun, le Christianisme, ils savent très bien s’entendre, comme ils le firent dans l?Empire Ottoman ou en Espagne Wisigotique.

    Sur les 27 millions de morts Soviétiques, n’oublions pas que les gigantesques gâchis, les fusillades des commissaires Politiques, l’incompétence de bon nombre d’officiers supérieurs et généraux, les ambitions personnelles de Joukov (qui faisait tirer au canon sur ses propres troupes), les mitrailleuses du NKVD et la stratégie de saturation du champ de bataille y sont aussi pour beaucoup.

  12. Balarizaaf 29 mars 2012 à 3:26 · Répondre

    Excellente analyse, d’autant plus que les conséquences d’une intervention en Syrie serait plus que catastrophique pour les minorités religieuses qui subiraient de plein fouet la chute du régime bassiste. Il est en effet assez ahurissant que les mêmes bien pensants qui nous rebattent en permanence les oreilles avec leur rengaine compassionnelle n’ont manifestement rien à faire du sort des 10% de syriens chrétiens et des autres minorités qui risquent de se faire tailler en pièces dès lors qu’ils cesseront d’être protégés par le régime. Les chrétiens de Syrie ont en effet bien vu ce que la démocratie avait apporté à leurs homologues d’Irak : le massacre et l’exil dans l’indifférence générale. N’est-il pas ainsi curieux qu’à l’heure ou nos élites ne cessent de vanter le caractère d’amour et de tolérance de l’Islam et de célébrer les vertus du multiculturalisme qu’on assiste pourtant sans réagir à l’élimination programmée des minorités non-musulmanes du Moyen-Orient. Le moins que l’on puisse dire, en effet, est qu’il fait bien mieux vivre lorsqu’on est un musulman en Europe, qu’un copte en Égypte, un chrétien en Irak, un hindou au Pakistan ou un bahá’í en Iran ! Est-ce donc trop demander aux révolutionnaires « démocrates » du monde musulman que de garantir un certain nombre de principes de base comme la séparation du religieux et du politique et la protection et l’égalité des droits pour les minorités ? Les exemples tunisiens et libyens montrent que, malheureusement, on en est encore bien loin.

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