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Aymeric Chauprade : « Où vont la Syrie et le Moyen-Orient ? »

Aymeric Chauprade : "Où vont la Syrie et le Moyen-Orient ?"

Aymeric Chauprade : « Où vont la Syrie et le Moyen-Orient ? »

Addendum du 6/12/2012 – Un mail très gentil de M. Michel Gourmel m’a permis de corriger une étourderie qui s’était glissée dans mon texte à propos de la mesure des réserves prouvées de gaz (j’avais écris trilliard, il fallait lire trillion). Cette étourderie impardonnable pour quelqu’un de formation scientifique comme moi est désormais corrigée grâce à la lecture attentive et critique de nos fidèles lecteurs. J’espère que l’on ne m’en tiendra pas rigueur. Aymeric Chauprade

Conférence donnée par Aymeric Chauprade à Funglode, Saint Domingue, le 27 novembre 2012. Texte intégral.

Comprendre la géopolitique du Moyen-Orient c’est comprendre la combinaison de multiples forces.

Nous allons voir qu’il faut faut envisager au moins la combinaison de 3 logiques :

les forces intérieures qui s’affrontent à l’intérieur d’un même État, comme la Syrie, l’Irak ou la Libye. Des conflits ethniques (Kurdes et Arabes), ou confessionnels anciens (chiites, sunnites, Alaouites, chrétiens…).

les logiques d’influence des grands acteurs de puissance régionaux (l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar, Israël, la Turquie, l’Égypte…) et la façon dont ces acteurs utilisent les logiques communautaires dans les États où ils essaient d’imposer leur influence (Liban, Syrie, Irak)

le jeu des grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine, France, UK…) et en particulier la géopolitique du pétrole et du gaz.

À cette analyse géopolitique, il faut être capable de marier une analyse de science politique, et de comprendre en particulier ce qui se passe sur le plan des nouveaux courants idéologiques du monde arabe ou bien sur le plan de la légitimité des régimes politiques qui tremblent.

Par ailleurs il ne faut surtout pas avoir l’idée que les dynamiques qui secouent le Moyen-Orient sont très récentes. Il n’y a jamais eu de stabilité au Moyen-Orient dans les frontières que nous connaissons aujourd’hui. Si les Anciens parlaient à propos des colonisations et protectorats de pacification ce n’est pas pour rien. Seules les structures impériales, que ce soit l’Empire ottoman ou les Empires occidentaux, ou même dans une certaine mesure la Guerre froide entre l’Ouest et l’Est, ont en réalité gelé momentanément les affrontements claniques, tribaux, ethniques et confessionnels du Sahara jusqu’aux déserts d’Arabie en passant par le Croissant Fertile.

En réalité, il y a là une constante à peu près universelle. Là de véritables États-nation homogènes n’ont pu se former, la guerre civile est devenu une sorte d’état instable permanent.

Pour comprendre ce qui se passe en Syrie et les perspectives, je vais commencer par inscrire notre réflexion dans une trame globale.

Les États-Unis et leurs alliés sont sortis vainqueurs de l’affrontement bipolaire en 1990 et l’effondrement de l’URSS a rendu possible, à la fois l’extension de la mondialisation libérale à de nombreux pays du monde, et des transformations géopolitiques majeures comme la réunification de l’Allemagne et l’explosion de la Yougoslavie.

Les États-Unis ont tenté alors, portés par cette dynamique, d’accélérer le plus possible ce phénomène et d’imposer l’unipolarité, c’est-à-dire un monde centré sur leur domination géopolitique, économique, culturelle (softpower).

Ils se sont appuyés sur le droit d’ingérence face aux purifications ethniques ou aux dictatures, comme sur la lutte contre l’islamisme radical (depuis le 11 septembre 2001 en particulier) pour accélérer leur projection géopolitique mondiale.

Mais c’était sans compter sur une logique contradictoire : la logique multipolaire qui a été d’une certaine manière l’effet boomerang de l’expansion capitalistique soutenue par les Américains après la chute de l’URSS. Dopées par la croissance, ce que les Américains voyaient comme des marchés émergents, sont devenues des nations émergentes, soucieuses de compter de nouveau dans l’histoire, de restaurer leur puissance et de reprendre le contrôle de leurs ressources énergétiques ou minières. De la Russie à la Chine, en passant par l’Inde, le Brésil, la Turquie, jusqu’au Qatar, partout des États nation forts de leur cohésion identitaire et de leurs aspirations géopolitiques, s’emploient à jouer un rôle géopolitique croissant.

Washington a compris très tôt que la Chine marchait vers la place de première puissance mondiale et qu’elle ne se contenterait pas de la puissance économique mais s’emploierait à la devenir aussi la première puissance géopolitique. Perspective incompatible avec la projection géopolitique mondiale des États-Unis, qui dominent encore l’Europe avec l’OTAN, contrôlent l’essentiel des réserves de pétrole du Moyen-Orient et tiennent les océans grâce à leur formidable outil naval.

Dans cette compétition entre les États-Unis et la Chine, qui déjà dans le Pacifique fait penser aux années qui précédèrent l’affrontement entre les Américains et les Japonais dans la première partie du XXème siècle, le Moyen-Orient tient toute sa place.

Le Moyen-Orient représente 48,1% des réserves prouvées de pétrole en 2012 (contre 64% en 1991) et 38,4% des réserves de gaz (2012, BP Statistical Review ; contre 32,4% en 1991).

Pour les États-Unis, contrôler le Moyen-Orient, c’est contrôler largement la dépendance de l’Asie et en particulier celle de la Chine. L’AIE dans son dernier rapport prédit en effet que l’Asie absorbera 90% des exportations en provenance du Moyen-Orient, en 2035.

Comme l’Agence Internationale de l’Énergie nous l’annonçait début novembre 2012, la production de pétrole brut des États-Unis dépassera celle de l’Arabie Saoudite vers 2020, grâce au pétrole de schiste. Les États-Unis qui importent aujourd’hui 20% de leurs besoins énergétiques deviendraient presque autosuffisants d’ici 2035.

Rappelons qu’en 1911 quand le gouvernement américain morcela la gigantesque Standard Oil (de laquelle naîtront Exxon, Mobil, Chevron, Conoco et d’autres encore), cette compagnie assumait alors 80% de la production mondiale. Si les États-Unis redeviennent premiers producteurs mondiaux, nous ne ferons que revenir à la situation qui prévalait au début du XXème siècle.

Entre 1945 et maintenant, l’un des grands problème des Américains a été le nationalisme pétrolier, qui du Moyen-Orient à l’Amérique Latine, n’a cessé de grignoter son contrôle des réserves et de la production.

Il se passe donc exactement ce que j’écrivais il y a déjà presque dix ans (ce qui ne me rajeunit pas!), au moment de la Deuxième guerre d’Irak. Les États-Unis ne cherchent pas à contrôler le Moyen-Orient pour leur propres approvisionnements puisqu’ils s’approvisionneront de moins en moins au Moyen-Orient (aujourd’hui déjà le continent africain pèse plus dans leurs importations), mais ils chercheront à contrôler ce Moyen-orient pour contrôler la dépendance de leurs compétiteurs principaux, européens et asiatiques.

Si les Américains contrôlent encore le Moyen-Orient dans 20 ans (et je ne parle même pas de l’Afrique qui ne maîtrisera certainement pas son destin et sera sans doute partagée entre des influences occidentales et chinoise), cela signifie qu’ils auront une emprise énergétique considérable sur le monde et donc que la valeur stratégique de pays comme la Russie, le Venezuela (premier pays du monde devant l’Arabie Saoudite en réserves prouvées de pétrole : 17,9% contre 16,1% soit 296,5 milliards de barils de réserves sur le 1,65 trilliard du monde : BP 2012) ou le Brésil (grâce à son off-shore profond) aura alors fortement augmenté puisqu’ils seront des réservoirs alternatifs précieux l’un pour l’Europe et l’Asie, l’autre pour l’Amérique Latine.

Je fais partie de ceux qui ne croient pas à la raréfaction du pétrole. Non seulement parce que dans les faits, et contrairement à tous ceux qui n’ont cessé d’annoncer un peak oil qui ne s’est jamais produit, les réserves prouvées n’ont jamais cessé d’augmenter et que les perspectives avec le off-shore profond et le pétrole de schiste sont gigantesques, mais, au-delà, parce que je suis très convaincu par la thèse dite abiotique de l’origine du pétrole, c’est-à-dire que le pétrole n’a pas pour origine la décomposition des dinosaures dans les fosses sédimentaires mais qu’il est un liquide abondant qui coule sous le manteau de la terre, qu’il est fabriqué à des températures et des pressions gigantesques à des profondeurs incroyables, et que par conséquent ce que nous extrayons est ce qui est remonté des profondeurs de la terre par fracturation du manteau.

Nous n’avons pas le temps d’entrer dans ce débat scientifique mais selon l’explication biotique ou abiotique les conséquences dans le domaine de la géopolitique sont radicalement différentes. Si le pétrole a une origine biotique la question est bien celle de l’épuisement et des conséquences géopolitiques de la raréfaction puis de l’épuisement. Si le pétrole a une origine abiotique, l’enjeu est bien le off-shore profond et toutes les techniques de fracturation permettant de faire remonter le liquide précieux des profondeurs du manteau.

Mais revenons au pétrole du Moyen-Orient et souvenons-nous de quelques faits essentiels.

En brisant le régime de Saddam Hussein, les Américains ont tué dans l’œuf deux logiques qu’ils combattaient depuis toujours :

le nationalisme pétrolier en Irak. Ils visent désormais le nationalisme pétrolier iranien.

le risque de sortie du pétro-dollar : le fait d’accepter de se faire payer son pétrole en euro ou dans une autre devise que le dollar : ce que Saddam Hussein avait annoncé vouloir faire en 2002 et que les Iraniens font aujourd’hui et qui explique largement pourquoi les Américains imposent un embargo drastique sur les hydrocarbures iraniens.

Le lien entre pétrole et dollar est l’une des composantes essentielles de la puissance du dollar. Il justifie que les pays disposent de réserves en dollar considérables pour pouvoir payer leur pétrole, et par conséquent que le dollar soit une monnaie de réserve principale. Par voie de conséquence, ce lien pétrole/dollar est bien ce qui permet aux États-Unis de financer leur formidable déficit budgétaire et de se permettre une dette fédérale de plus de 15 000 milliards de dollars. Aujourd’hui tout le monde parle des dettes et crises européennes, mais les États-Unis sont, sur le plan de l’endettement (endettement fédéral, endettement des États, endettement des ménages) dans une bien pire situation que les Européens. Cependant leur bouclier s’appelle « dollar » et on peut penser qu’ils ont utilisé le talon d’Achille grec des Européens pour affaiblir l’Union européenne et fragiliser l’euro. Imaginez que la crise de la Grèce n’ait pas éclaté, et alors vous aurez ce qui se passait avant son éclatement : les banques centrales des émergents continueraient à accumuler de l’euro et à diminuer leur réserves de dollars… On comprend mieux pourquoi la Grèce a été conseillée par Goldman Sachs et JP. Morgan…

En imposant un embargo drastique sur l’Iran (9,1% des réserves prouvées selon BP 2012, soit le 3e rang mondial ; 15,9% des réserves prouvées de gaz soit le 2ème rang derrière la Russie avec 21,4% et devant le Qatar avec 12%) les Américains tentent aussi de briser l’un des derniers pays à vouloir contrôler son système de production pétrolier et gazier.

Quel est donc le lien avec la Syrie ? On en parle peu, mais la Syrie joue un rôle stratégique dans les logiques pétrolières et gazières au Moyen-Orient.

Or en 2009 et 2010, peu avant que n’éclate la guerre, la Syrie a fait des choix qui ont fortement déplu à l’Occident.

Quelles sont les données du problème?

Depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis essaient de casser la dépendance de l’Union européenne au gaz et au pétrole russe. Pour cela, ils ont favorisé des oléoducs et gazoducs qui s’alimentent aux réserves d’Asie centrale et du Caucase mais qui évitent soigneusement de traverser l’espace d’influence russe.

Ils ont notamment encouragé le projet Nabucco, lequel part d’Asie centrale, passe par la Turquie (pour les infrastructures de stockage) visant ainsi à rendre l’Union européenne dépendante de la Turquie (rappelons que les Américains soutiennent ardemment l’inclusion de la Turquie dans l’UE tout simplement parce qu’ils ne veulent pas d’une Europe-puissance), puis la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche, la Tchéquie, la Croatie, la Slovénie et l’Italie.

Nabucco a clairement été lancé pour concurrencer deux projets russes qui fonctionnent aujourd’hui :

Northstream qui relie directement la Russie à l’Allemagne sans passer par l’Ukraine et la Biélorussie.

Southstream qui relie la Russie à l’Europe du Sud (Italie, Grèce) et à l’Europe centrale (Autriche-Hongrie).

Mais Nabucco manque d’approvisionnements et pour concurrencer les projets russes, il lui faudrait pouvoir accéder :

1/ au gaz iranien qui rejoindrait le point de groupage de Erzurum en Turquie

2/ au gaz de la Méditerranée orientale : Syrie, Liban, Israël.

À propos du gaz de la Méditerranée orientale, il est essentiel de savoir que depuis 2009 des bouleversements considérables se sont produits dans la région.

Des découvertes spectaculaires de gaz et de pétrole ont eu lieu en Méditerranée orientale, dans le bassin du Levant d’une part, en mer Égée d’autre part.

Ces découvertes exacerbent fortement les contentieux entre Turquie, Grèce, Chypre, Israël, Liban et Syrie.

En 2009, la compagnie américaine Noble Energy, partenaire d’Israël pour la prospection, a découvert le gisement de Tamar à 80 km d’Haïfa. C’était la plus grande découverte mondiale de gaz de 2009 (283 milliards de m3 de gaz naturel) et en 2009 donc, le statut énergétique d’Israël a radicalement changé, passant d’une situation presque critique (plus que 3 ans de réserves et une très forte dépendance vis-à-vis de l’Égypte) à des perspectives excellentes. Puis en octobre 2010, une découverte encore plus considérable a brutalement donné à Israël plus de 100 ans d’autosuffisance en matière gazière! Israël a trouvé un méga-gisement offshore de gaz naturel qu’il estime être dans sa ZEE : le gisement Léviathan.

Léviathan est situé à 135 km à l’ouest du port d’Haïfa, on le fore à 5000 m de profondeur, avec 3 compagnies israéliennes plus cette fameuse compagnie américaine, Noble Energy. Ses réserves sont estimées à 450 milliards de m3 (pour avoir un ordre de grandeur, les réserves mondiales prouvées de gaz en 2011 sont de 208,4 trillions de m3, soit 208 400 milliards de m3 et un pays comme la Russie possède 44,6 trillions). Quoiqu’il en soit, en 2010, Léviathan fut la plus importante découverte de gaz en eau profonde de ces 10 dernières années.

Je ne donne pas de détail ici sur les découvertes faites parallèlement en mer Égée, mais elles sont considérables et je vous demande simplement de garder en tête que la Grèce est désormais un pays extrêmement potentiel sur le plan gazier ce qui participe peut-être aussi du déclenchement d’une crise européenne qui aboutira bientôt… à la privatisation totale du système énergétique grec…

Voici ce que le US Geological Survey estime à propos de la Méditerranée orientale (formée en l’espère de de 3 bassins : bassin égéen au large des côtes grecques, turques et chypriotes ; bassin du Levant au large des côtes du Liban, d’Israël et de Syrie ; bassin du Nil au large des côtes égyptiennes).

« Les ressources pétrolières et gazières du bassin du Levant sont estimées à 1,68 milliards de barils de pétrole et 3450 milliards de m3 de gaz » « les ressources non découvertes de pétrole et gaz de la province du bassin du Nil sont estimées à environ 1,76 milliards de barils de pétrole et 6850 milliards de m3 de gaz naturel ».

L’USGS estime que le bassin de Sibérie occidentale (le plus grand bassin de gaz connu) recèle 18 200 milliards de m3 de gaz. En clair, s’agissant du seul gaz, le bassin du Levant c’est plus de la moitié du bassin de Sibérie occidentale.

Bien évidemment ces découvertes ont attisé les rivalités entre États voisins. Israël et le Liban revendiquent chacun la souveraineté sur ces réserves et l’un des différends profonds entre le président Obama et Benjamin Netanyahu est que les États-Unis, en juillet 2011, ont appuyé la position libanaise contre Israël (car Beyrouth estime que le gisement s’étend aussi sous ses eaux territoriales). Il semblerait que la position américaine vise d’une part à entretenir la division pour jouer un rôle de médiation, d’autre part à empêcher Israël de devenir un acteur autosuffisant.

Or notre Syrie se trouve au cœur de ces problématiques !

D’abord concernant Nabucco.

En novembre 2010, l’Arabie Saoudite et le Qatar ont demandé à Bachar el Assad de pouvoir ouvrir des oléoducs et gazoducs d’exportation vers la Méditerranée orientale. Ces oléoducs leur permettrait en effet de desserrer la contrainte du transport maritime via le détroit d’Ormuz puis le Canal de Suez et d’envoyer plus de gaz vers l’Europe (notamment le Qatar, géant gazier du Moyen-Orient). La Syrie a refusé, avec le soutien marqué de la Russie qui voit dans ces plans la volonté américaine, française, saoudienne et qatarie de diminuer la dépendance européenne au gaz russe.

On comprend donc la compétition qui se joue entre, d’une part les Occidentaux, la Turquie et les monarchies du Golfe, d’autre part, la Russie, l’Iran et la Syrie, auxquels s’est ajouté l’Irak dirigé par le chiite Maliki et qui s’est fortement rapproché de Téhéran et Damas au détriment des Américains.

En février 2011 les premiers troubles éclataient en Syrie, troubles qui n’ont cessé de s’amplifier avec l’ingérence, d’une part de combattants islamistes financés par le Qatar et l’Arabie Saoudite, d’autre part de l’action secrète des Occidentaux (Américains, Britanniques et Français).

Le 25 juillet 2011, l’Iran a signé des accords concernant le transport de son gaz via la Syrie et l’Irak. Cet accord fait de la Syrie le principal centre de stockage et de production, en liaison avec le Liban et l’idée de Téhéran est de desserrer ainsi la contrainte de l’embargo. Gelé par la guerre, le chantier aurait étrangement repris le 19 novembre 2012, après l’élection d’Obama donc et la reprise de négociations secrètes entre les États-Unis et l’Iran.

Du fait même de sa position centrale entre les gisements de production de l’Est (Irak, monarchies pétrolières) et la Méditerranée orientale, via le port de Tartous, qui ouvre la voie des exportations vers l’Europe, la Syrie est un enjeu stratégique de premier plan.

Ajoutons à cela la question de l’évacuation du pétrole kurde.

Il existe un oléoduc qui aujourd’hui achemine le pétrole de Kirkuk (Kurdistan irakien) à travers l’Irak puis la Jordanie et enfin Israël. Mais Israël pourrait aussi voir réhabilité l’ancien oléoduc Mossoul Haïfa (que les Britanniques utilisèrent de 1935 à 1948).

Ajoutons à cela que la Syrie dispose de réserves dans son sol et probablement en off-shore. Le 16 août 2011, le ministère syrien du pétrole a annoncé la découverte d’un gisement de gaz à Qara, près de Homs, avec une capacité de production de 400 000 m3/j. S’agissant du off-shore, nous avons parlé tout à l’heure des estimations de l’USGS concernant le bassin du Levant, il faut ajouter cette prédiction du Washington Institute for Near East Policy qui pense que la Syrie disposerait des réserves de gaz les plus importantes de tout le bassin méditerranéen oriental, bien supérieures encore à celle d’Israël. Vous voyez là encore, mon leitmotiv et ce que j’ai souvent dit ici : l’avenir c’est le off-shore profond et cela va donner à la mer une dimension géopolitique considérable. Délaisser la mer et son espace maritime est donc, pour n’importe quel pays du monde, une erreur stratégique tragique.

Il est évident donc que si un changement politique favorable aux Occidentaux, aux Turcs, Saoudiens et Qataris intervenait en Syrie, et que celle-ci se coupait de la Russie (les navires de guerre russes mouillent dans le port stratégique de Tartous, un port qui peut bien sûr accueillir des tankers approvisionnés à partir des oléoducs qui y arriveraient), alors toute la géopolitique pétrolière et gazière de la région serait bouleversée à leur avantage. N’oublions pas l’Égypte, exportatrice de gaz naturel, et qui elle aussi aimerait voir son gaz raccordé à la Turquie via la Syrie.

Cette simple donnée pétrolière et gazière doit nous faire comprendre la raison pour laquelle la Syrie est attaquée par les Turcs, les Occidentaux et les monarchies du Golfe, et inversement pourquoi elle n’est lâchée ni par les Russes, ni par les Iraniens, ni par les Irakiens.

Il nous faut maintenant comprendre les dynamiques géopolitiques internes de la Syrie.

La Syrie c’est un peu plus de 20 millions d’habitants : 80% d’Arabes sunnites, 10% d’Alaouites une forme d’islam rattachée au chiisme, mais pas celui d’Iran) et 10% de chrétiens.

Bachar el-Assad a à ses côtés 2 millions d’Alaouites encore plus résolus que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ne veulent pas d’une mainmise sunnite sur le pouvoir.

Il faut comprendre qui sont ces Alaouites. Il s’agit d’une communauté issue, au Xème siècle, aux frontières de l’Empire arabe et de l’Empire byzantin, d’une lointaine scission du chiisme, et qui pratique un syncrétisme comprenant des éléments de chiisme, de panthéisme hellénistique, de mazdéisme persan et de christianisme byzantin. Il est très important pour notre analyse de savoir que les Alaouites sont considérés par l’islam sunnite comme les pires des hérétiques. Au XIVème siècle, le jurisconsulte salafiste Ibn Taymiyya, ancêtre du wahhabisme actuel et référence de poids pour les islamistes du monde entier, a émis une fatwa demandant leur persécution systématique et leur génocide.

Cette fatwa est toujours d’actualité chez les salafistes, les wahhabites et les Frères musulmans, c’est-à-dire tous ceux que le pouvoir alaouite affronte en ce moment !

Avant le coup d’État d’Hafez el-Assad en 1970, les Alaouites n’ont connu que la persécution de la part de l’islam dominant, le sunnisme.

Il faut quand même savoir que jusqu’en 1970, les bourgeois sunnites achetaient encore, par contrat notarié, de jeunes esclaves alaouites.

Les choses se sont arrangées avec l’installation de l’idéologie nationaliste baathiste en 1963, laquelle fait primer l’arabité sur toute autre considération, et surtout de 1970.

En résumé, la guerre d’aujourd’hui n’est que le nouvel épisode sanglant de la guerre des partisans d’Ibn Taymiyya contre les hérétiques alaouites, une guerre qui dure depuis le XIVème siècle ! Cette fatwa est à mon avis la source d’un nouveau génocide potentiel (semblable à celui du Rwanda) si le régime vient à tomber. Voilà une donnée essentielle que les Occidentaux font mine pourtant d’ignorer.

Pourchassés et persécutés durant des siècles, les Alaouites ont dû se réfugier dans les montagnes côtières arides entre le Liban et l’actuelle Turquie tout en donnant à leur croyance un côté hermétique et ésotérique, s’autorisant même le mensonge et la dissimulation (la fameuse Taqqiya) pour échapper à leurs tortionnaires.

Mais alors vous vous demandez, comment ces Alaouites ont-ils fait pour arriver au pouvoir?

Soumise aux occupations militaires étrangères depuis des siècles, la bourgeoisie sunnite de Syrie (un processus similaire s’est produit au Liban) a commis l’erreur habituelle des riches au moment de l’indépendance du pays, en 1943. Le métier des armes à été relégué aux pauvres et non aux fils de « bonne famille ». L’armée a donc été constituée par des minorités : une majorité d’Alaouites mais aussi des chrétiens, Ismaéliens, Druzes, Chiites.

Hafez el-Assad venait de l’une de ces familles modestes de la communauté alaouite. Il est d’abord devenu chef de l’armée de l’air puis ministre de la défense avant de s’emparer du pouvoir par la force afin de donner à sa communauté sa revanche sur l’Histoire (avec ses alliés Druzes et chrétiens).

Vous comprenez donc tout de suite que le régime, soutenu par 2 millions d’Alaouites, sans doute 2 à 3 millions d’autres minorités, mais aussi une partie de la bourgeoisie sunnite notamment de Damas, dont les intérêts économiques sont désormais très liés à la dictature, n’a pas d’autre choix que de lutter à mort.

Quand je dis lutter à mort, je parle du régime que je distingue de Bachar el-Assad. Le régime est plus puissant que Bachar et peut s’en débarrasser s’il estime qu’il en va de sa survie. Mais s’en débarrasser éventuellement ne signifie pas mettre une démocratie qui aboutirait inéluctablement (mathématiquement) au triomphe des islamistes, comme en Tunisie, en Libye, en Égypte, au Yémen…

Les Chrétiens de Syrie ont vu ce qui s’est passé pour les Chrétiens d’Irak après la chute de Saddam Hussein. Ils voient ce qui se passe en Égypte pour les Coptes, après la victoire des islamistes. Les Druzes savent aussi qu’ils sont, comme les Alaouites, considérés comme des hérétiques à détruire par les combattants salafistes et les Frères musulmans.

Il est absolument illusoire de penser, comme on le pense en Occident, que les Alaouites accepteront des réformes démocratiques qui amèneraient mécaniquement les salafistes au pouvoir.

Je le répète : l’erreur consiste à penser que le pays est entré en guerre civile en 2011. Il l’était déjà en 1980 quand un commando de Frères musulmans s’est introduit dans l’école des cadets de l’armée de l’air d’Alep, a mis de côté des élèves officiers sunnites et des alaouites et a massacré 80 cadets alaouites en application de la fatwa d’Ibn Taymiyya. Les Frères musulmans l’ont payé cher en 1982 à Hama, fief de la confrérie, que l’oncle de l’actuel président a rasée en y faisant peut-être 20 000 morts. Les violences intercommunautaires n’ont en réalité jamais cessé mais cela n’intéressait pas l’Occident car il n’y avait à ce moment aucun agenda pétrolier et gazier concernant la Syrie, ni aucun agenda contre l’Iran.

On dit que le régime est brutal et il est évidemment d’une brutalité incroyable, mais ce n’est pas le régime en soi qui est brutal. La Syrie est passée de l’occupation ottomane et ses méthodes d’écorchage vif, au mandat français de 1920 à 1943, aux anciens nazis réfugiés à partir de 1945 qui sont devenus des conseillers techniques, et ensuite aux conseillers du KGB. C’est évident qu’il n’y a rien à attendre de ce régime en matière de droits de l’homme, de réformes démocratiques… Mais il n’y a rien à attendre non plus des rebelles islamistes qui veulent prendre le pouvoir, et qui disposent d’une fatwa fondamentale pour organiser un véritable génocide des Alaouites. Et d’ailleurs attend-on quelque chose de l’Arabie Saoudite en matière de droits de l’Homme ?

Nous avons un vrai problème de traitement de l’information à propos de la Syrie, comme nous l’avions hier s’agissant de l’Irak, de la Yougoslavie, de la Libye. Une fois de plus le manichéisme médiatique occidental est à l’œuvre, la machine à fabriquer les Bons et les Méchants, en réalité en fonction surtout des intérêts occidentaux. La source unique, je dis bien unique, des médias occidentaux est l’OSDH (Observatoire syrien des Droits de l’Homme) lequel donne par exemple à l’Agence France Presse l’état de la situation en Syrie, le nombre de morts, de blessés, les exactions etc…

Or qu’est-ce que l’OSDH ? Il s’agit d’une émanation des Frères musulmans qui est dirigée par des militants islamistes et dont le fondateur, Ryadh el-Maleh, a été condamné pour violences. Basé à Londres depuis la fin des années 1980, il est sous la protection des services britanniques et américains et reçoit des fonds du Qatar et de l’Arabie Saoudite.

Outre l’OSDH comme référence médiatique, la référence politique des médias occidentaux c’est le Conseil National Syrien, créé en 2011, à Istanbul, sur le modèle du CNT libyen et à l’initiative du parti islamiste turc, l’AKP.

Financé par le Qatar, le CNS a été coulé dans sa forme initiale à la conférence de Doha, début novembre 2012 par Washington. Les États-Unis considéraient en effet depuis des mois qu’il n’était pas assez représentatif et ont suscité à la place la Coalition nationale des Forces de l’opposition et de la révolution. La réalité est que les Américains trouvaient que la France avait trop d’influence sur ce Conseil où elle avait placé l’opposant syrien sunnite Burhan Ghalioun, professeur de sociologie à la Sorbonne. On retrouve là une compétition franco-américaine semblable à celle qui s’était produite en Libye, où petit à petit l’influence française sur les rebelles anti-Kadhafi a été annulée par l’action souterraine des Américains. Il faut dire que si la France compte sur des professeurs de sociologie pour défendre ses intérêts au Moyen-Orient, elle s’expose à bien des déconvenues…

À la manœuvre en coulisse, le redoutable et très intelligent ambassadeur américain Robert S. Ford, considéré comme le principal spécialiste du Moyen-Orient au département d’État ; il fut l’assistant de John Negroponte de 2004 à 2006 en Irak où il appliqua la même méthode qu’au Honduras : l’usage intensif d’escadrons de la mort. Peu avant les évènements de Syrie, il fut nommé par Obama ambassadeur à Damas et prit ses fonctions malgré l’opposition du Sénat.

Cet ambassadeur a fait mettre à la tête de la Coalition nationale des Forces de l’opposition et de la révolution une personne dont la presse ne parle pas : le cheikh Ahmad Moaz Al-Khatib.

Son parcours est intéressant et vous allez assez vite comprendre pour quelle raison je m’y attarde.

Il est un ingénieur en géophysique qui a travaillé 6 ans pour la al-Furat Petroleum Company (1985-1991), une joint-venture entre la compagnie nationale syrienne et des compagnies étrangères, dont l’anglo-hollandaise Shell. En 1992, il hérite de son père la prestigieuse charge de prêcheur de la Mosquée des Ommeyyades à Damas. Il est rapidement relevé de ses fonctions par le régime baathiste et interdit de prêche dans toute la Syrie. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque la Syrie soutient l’opération américaine Tempête du Désert pour libérer le Koweït et le cheikh, lui, y est opposé pour les mêmes motifs religieux qu’Oussama Ben Laden : il ne veut pas de présence occidentale sur la terre d’Arabie. Ce sheikh se fixe ensuite au Qatar puis, en 2003-2004, revient en Syrie comme lobbyiste du groupe Shell. Il revient à nouveau en Syrie début 2012 où il enflamme le quartier de Douma (banlieue de Damas). Arrêté puis amnistié il quitte le pays en juillet et s’installe au Caire.

Sa famille est bien de tradition soufie, donc normalement modérée, mais contrairement à ce que dit l’AFP, il est membre de la confrérie des Frères musulmans et l’a montré lors de son discours d’investiture à Doha. Bref, comme Hamid Karzai en Afghanistan, les Américains nous ont sorti de leur chapeau un lobbyiste pétrolier !

Maintenant que nous avons donné des éléments d’analyse sur les forces internes à la Syrie, regardons le jeu des forces régionales externes.

Je l’ai dit, la crise syrienne a éclaté à cause de l’ingérence saoudienne et qatarie (soutenue par les ingérences française, britannique et américaine). L’Arabie Saoudite et le Qatar, avec chacun leurs clientèles, défendent un projet islamiste sunnite pour le Moyen-Orient. De la Libye jusqu’à la Tunisie et l’Égypte, ils ont soutenu le printemps arabe, l’ont peut-être même dire suscité, amenant au pouvoir les Frères musulmans et les salafistes, eux-mêmes en concurrence pour l’établissement d’une société arabe islamique réunifiée dans un seul et même État islamique. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur la symétrie étrange entre les Révolutions colorées soutenues par les Américains dans la périphérie de la Russie au début des années 2000, et les révolutions arabes soutenues par le Qatar, l’Arabie Saoudite et sans doute aussi discrètement Washington, au début des années 2010.

En revanche, Ryad et Doha ont bloqué l’éclosion d’un printemps chiite à Bahreïn, et sont intervenus militairement pour sauver la monarchie sunnite bahreïnie confrontée au soulèvement chiite (rappelons que les chiites représentent 70% de la population de Bahraïn, et n’ont rien de négligeable au Koweït ou aux Émirats). Ce fut, en 2011, la deuxième fois après la guerre du Koweït que l’accord mutuel de protection du Conseil de Coopération du Golfe, dit Bouclier du désert, fut mis en action.

Le printemps arabe, dont certains soulignent, à juste titre, qu’il s’est en fait transformé en hiver islamiste, a profité aussi fortement aux pays sunnites du Golfe sur le plan économique. Après la crise de 2008 qui avait notamment touché les Émirats Arabes unis, les monarchies sunnites du Golfe ont vu affluer les fortunes amassées sous les dictatures tunisienne, libyenne, égyptienne. Cet argent amassé sous les régimes effondrés ou en voie d’effondrement ne peut plus aller en Europe, ni même en Suisse, car les règles bancaires (compliance) ne le permettent vraiment plus. Il va donc à Dubaï essentiellement.

Par ailleurs, la chute des exportations de pétrole et de gaz libyen, due à la guerre de 2011 en Libye, a été compensée par une hausse sensible de la production et des exportations de l’Arabie Saoudite, du Qatar, des Émirats Arabes Unis, ce qui a dopé l’économie de ces pays en 2011 et 2012.

Face au jeu sunnite des monarchies du Golfe, l’Irak dominé par les chiites, l’Iran bien sûr et la Syrie, ont formé un axe que l’on peut qualifier de chiite puisque les Alaouites sont une branche particulière du chiisme et qui essaie de résister à la terrible alliance Occident/Turquie/monarchies sunnites du Golfe.

Dans ce jeu complexe, se pose alors la question du jeu d’Israël. Paradoxalement, c’est peut-être le moins simple et l’erreur consisterait à vouloir attribuer à Israël, par facilité, « la main cachée qui dirige ».

Israël, en effet, a longtemps eu comme ennemi principal le nationalisme arabe. L’idéologie baathiste a combattu l’existence d’Israël et soutenu le droit des Palestiniens à récupérer leur terre. Le projet d’un monde arabe unifié, développé et modernisé économiquement grâce aux ressources pétrolières, et avançant vers l’arme atomique (Irak) a longtemps été le cauchemar prioritaire de Tel Aviv.

Mais le nassérisme est mort, puis le baathisme irakien après lui. Reste aujourd’hui le baathisme syrien, mais il est affaibli, et le rêve de Grande Syrie nourri par Damas est contradictoire depuis bien longtemps avec le nationalisme palestinien.

Le problème principal d’Israël maintenant, ce sont ces Frères musulmans qui triomphent partout. Ils ont commencé à s’installer via le Hamas à Gaza (en concurrence avec l’OLP qui tient la Cisjordanie et cette division chez les Palestiniens est conforme aux intérêts israéliens) ; ils sont au pouvoir en Turquie alors que l’armée turque a longtemps été un allié fiable d’Israël ; maintenant l’AKP constitue un problème pour les Israéliens (souvenez-vous de l’affaire de la flotte de Gaza) ; les Frères musulmans sont aussi au pouvoir en Égypte depuis la chute de Moubarak (Égypte avec laquelle, depuis 1978, les Israéliens ont un accord de paix), ils sont forts en Jordanie (accord de paix depuis 1995), ils sont en Tunisie, en Libye, ils sont majoritaires en Syrie et essaient de prendre le pouvoir… Bref Israël assiste à une marée montante de Frères musulmans et de salafistes qui envahit tout le Moyen-Orient et menace ses portes, et ces gens-là ne sont pas particulièrement favorables à la reconnaissance du droit d’Israël à vivre en paix. Leur projet d’État islamique unifié regarde Israël comme les États latins croisés du Moyen-âge.

Il est donc loin d’être certain que la politique américaine de soutien aux islamistes fasse l’unanimité chez les Israéliens. Ceux-ci se sentent de plus en plus seuls. Cette politique pro-islamique de l’Occident pourrait même pousser Israël à trouver des parrains plus fiables que les Américains, la Russie, la Chine ou l’Inde (qui coopère déjà militairement fortement avec Israël face au Pakistan)…

Israël se prépare sans doute, dans un Moyen-Orient où les États d’aujourd’hui cèderaient de plus en plus la place à des États ou régions autonomes homogènes sur le plan confessionnel (sunnites, chiites, Alaouites…) ou ethniques (Kurdes face aux Arabes), à de nouvelles alliances afin de contrer le danger islamiste sunnite.

On ne peut pas exclure ainsi un retournement de l’histoire où Israël serait à nouveau proche de l’Iran, s’entendrait avec un Irak dominé par les chiites, ce qui lui permettrait d’éteindre le problème du Hezbollah libanais, soutiendrait un petit réduit alaouite en Syrie, un État kurde également… N’oublions pas en effet que le problème principal qui détermine tout pour les Israéliens c’est le problème palestinien. Si les Palestiniens du Hamas se mettent dans les bras du Qatar et de l’Arabie Saoudite (rappelons la visite historique du l’émir du Qatar début novembre à Gaza), alors l’hypothèse de l’alliance chiite n’est pas à exclure.

Comme je l’ai dit, une donnée essentielle est que sur le plan énergétique Israël dispose de l’autosuffisance pour le gaz, et que sur le plan pétrolier rien n’empêche demain, si retournement stratégique il y avait, que le pétrole vienne du Kurdistan irakien ou des chiites d’Irak ou d’Iran.

Le nucléaire iranien dans tout cela ? La réponse à la perspective du nucléaire iranien est-elle à votre avis dans une guerre suicidaire contre l’Iran ou dans une entente avec un futur Iran nucléaire contre l’islam sunnite ? La réponse me semble être dans la question.

Je crois personnellement que la relation États-Unis/Israël va se distendre tout simplement parce que les Américains sont de moins en moins gouvernés par des WASP (White anglo-saxons protestants) qui pour beaucoup étaient convaincus de la dimension sacrée d’Israël (chrétiens sionistes) et que pour des raisons identitaires (changement ethnique de la population des États-Unis) ce phénomène est quasi-irréversible. Je crois que le même problème se pose en Europe. Le changement de population en Europe de l’ouest, l’islamisation d’une partie de la population disons les choses, va contribuer à installer durablement des gouvernements de gauche ou socio-démocrates qui seront de moins en moins favorables à Israël et de plus en plus tenus par des minorités musulmanes agissantes. Un indicateur de cette tendance de fond est que la plupart des extrêmes droites européennes qui avaient une tradition antisémite deviennent au contraire anti-musulmanes et pro-israéliennes.

En conclusion, essayons de tracer quelques perspectives, même s’il est très difficile de prédire l’avenir au Moyen-Orient.

Premièrement, même s’il a en face de lui une majorité de sa population, je pense que le régime syrien peut tenir longtemps car il n’est pas isolé. Deuxièmement, sa cohésion interne est forte pour les raisons que j’évoquais (une guerre de survie pour les minorités confessionnelles au pouvoir) ; troisièmement, le soutien de la Russie est ferme. Et le régime enfin n’est pas enclavé puisqu’il est lié à ses voisins irakien et iranien qui le soutiennent.

Donc la situation actuelle peut perdurer, le conflit pourrir. 37 000 morts selon l’ODSH (source rébellion) au 10 novembre 2012 et 400 000 réfugiés syriens (Turquie, Liban, Jordanie, Irak) ? Certes c’est énorme, mais nombreuses aussi sont les guerres civiles qui ont dépassé les 100 000 morts et qui se sont traduites par le retour aux équilibres initiaux. Ce n’est pas le nombre de morts ou même la majorité qui déterminent l’issue : ce sont les rapports de force réels, internes, régionaux et mondiaux.

Si le régime venait cependant à s’effondrer, je n’envisage pas une seconde que les minorités puissent accepter de rester dans le cadre national actuel sans l’obtention de garanties occidentales extrêmement fortes quant à leur sécurité physique. Et même avec ces garanties j’en doute. Elles signeraient leur arrêt de mort d’autant qu’étrangement les Français et les Américains qui soutiennent et arment la rébellion n’ont demandé aucun engagement « anti-génocidaire » après la chute éventuelle de Bachar. On peut imaginer alors l’Iran et l’Irak soit accueillir ces minorités, soit favoriser, avec l’appui de la Russie, la formation d’un réduit alaouite avec notamment un couloir stratégique jusqu’à Tartous. Mais le problème resterait entier car ce que veulent les Occidentaux c’est l’accès syrien à la Méditerranée et le transit pétrolier et gazier par le territoire de la Syrie.

Mais au risque de vous surprendre, je pense que la baisse de la médiatisation par l’Occident du conflit syrien est le symptôme d’une réalité : l’Occident est en train de perdre la guerre en Syrie. Il peut soutenir le terrorisme à Damas et contre les forces de sécurité, lesquelles opposent une répression cruelle, mais il ne dispose pas de la capacité d’abattre l’appareil sécuritaire syrien. L’armée syrienne dispose de la maîtrise de l’espace aérien et ce n’est pas demain la veille que la France et les États-Unis prendront la responsabilité d’une guerre mondiale avec la Russie. Donc je crois que le régime va tenir. On est arrivé à la situation étrange où la France doit régler le problème d’Al Qaïda au Mali et soutient indirectement Al-Qaïda en Syrie. Le monde est décidément fou.

Une fois de plus, tout ramène à la question iranienne. L’Iran est la clé du futur Moyen-Orient. Si l’Iran revient à son alliance stratégique avec les États-Unis d’avant la Révolution chiite islamique de 1979, alors on peut penser que les États-Unis et Israël s’appuieront sur le chiisme pour faire contrepoids à un islam sunnite globalement hostile à l’Occident. Mais une autre hypothèse est possible : que les États-Unis, la France (n’oublions pas que les priorités de Paris sont aujourd’hui Doha et Ryad) et la Grande-Bretagne, proches de la Turquie (membre de l’OTAN) restent fortement alliées aux monarchies sunnites et entretiennent de bonnes relations avec les républiques dominées par les Frères musulmans (Tunisie, Égypte, mais quid de l’Algérie demain ?) et alors on ne peut pas exclure qu’Israël se découple de l’Occident pour se rapprocher d’un axe Russie/monde chiite hostile à la Turquie et aux monarchies pétrolières.

Reste en suspens aussi l’éternelle question kurde avec le jeu de la Turquie.

Enfin il ne faudrait pas oublier les inquiétantes évolutions dans certains pays d’Europe de l’Ouest comme la France, le Royaume-Uni, la Belgique, pays ou des minorités musulmanes sunnites de plus en plus structurées sur le plan identitaire, de plus en plus revendicatives sur le plan de l’islam, de plus en plus financées par les monarchies sunnites (voir les investissements du Qatar en France), vont sans doute jouer un rôle croissant dans la définition des politiques étrangères de ces pays. Comme vous le savez, en matière de politique étrangère (on l’a vu longtemps s’agissant du lobby juif aux États-Unis), ce ne sont pas les majorités dormantes qui pèsent sur la décision, ce sont au contraire les minorités agissantes organisées. Or dans l’Ouest de l’Europe, ce que l’on a longtemps appelé le lobby juif est de plus en plus faible, concurrencé par le poids du lobby pro-musulman ou pro-arabe dans les partis de gauche notamment.

Une chose finalement est certaine : avant que nous n’aboutissions à de nouveaux équilibres au Moyen-Orient, le chemin sera pavé de nombreuses souffrances…

Aymeric Chauprade

Photo : port de Tartous, Syrie. Crédit : Taras Kalapun via Flickr (cc)

Auteur

Aymeric ChaupradeProfesseur de géopolitique et Directeur de la Revue Française de géopolitique et du site www.realpolitik.tv est l’auteur de l’ouvrage de référence « Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire » éd. Ellipses.Voir toutes les publications par Aymeric Chauprade →

27 commentaires

  1. Aurélien L.
    Aurélien L.29 novembre 2012

    Un grand merci pour la publication du verbatim de cette conférence.
    Si à l’avenir, l’équipe de realpolitik.tv pouvait faire de même pour les allocutions prochaines d’Aymeric Chauprade, ce serait très apprécié. C’est toujours un réel plaisir que de les lire.

  2. Walid
    Walid29 novembre 2012

    Excellent M Chauprade , des propos claires, synthétiques. en tant qu’algérien j’aurai aimé avoir plus de détails concernant les perspectives de l’Algérie dans la géopolitique mondiale actuelle.

  3. jean-pierre moreau
    jean-pierre moreau29 novembre 2012

    exceptionnel d’intelligence , de précision et de géopolique…

  4. Blueb
    Blueb30 novembre 2012

    Magistral! Ma seule réserve concerne une analyse formulée uniquement en terme de « nations » comme acteurs principaux de l’évolution géopolitique actuelle. Il semble tellement évident que les intérêts du gouvernement américain coïncident avec les intérêts de ses grands groupes industriels et financiers (phénomène qui s’est propagé à l’ensemble des pays regroupés dans la zone d’influence américaine) qu’il me paraît plus opportun de décrire l’ambition américaine d’un monde unipolaire comme l’expression du travail souterrain d’une élite économique, initialement anglo-saxonne mais apatride et cosmopolite dans l’âme, engagée dans une guerre de suprématie où se succèdent alliances et affrontement, et ce indépendamment des frontières, des peuples et des nations. Ce caste occulte et opportuniste, cette oligarchie aux contours flous, ces grands féodaux des temps modernes dont les commis constituent souvent le cœur de » l’état profond » des différents nations occidentales, ont entamé une conquête du pouvoir désormais irréversible, dont les péripéties épousent certainement les contours de votre analyse, mais dont la logique ne réside pas fondamentalement dans l’allégeance à une culture, une ethnie ou un idéal. Bref, l’économie en est venue à diriger effectivement le monde, et ceux qui définissent les stratégies du futur ne sont plus les politiques mais ceux là mêmes qui par le fer ou la plume, fondent des entités industrielles et financières incontrôlables et indestructibles, qui désormais, dictent leurs lois aux nations.

  5. taillandier
    taillandier30 novembre 2012

    Bonjour,
    Cet article est remarquable et toujours dans la lignée de vos brillantes conférences au CID et votre somme sur la géopolitique.
    J’ai une réserve sur le postulat concernant les réserves de pétrole et qui ne ressortent pas de l’opinion mais davantage des faits scientifiques. Je pense que sur ce point les études de M Jancovici, ingénieur, et présentées au sénat sont très éclairantes et en contradiction avec votre hypothèse. J’aimerais en savoir davantage sur ce sujet très polémique. Merci pour vos publications.

  6. Domi
    Domi1 décembre 2012

    « Mais au risque de vous surprendre, je pense que la baisse de la médiatisation par l’Occident du conflit syrien est le symptôme d’une réalité : l’Occident est en train de perdre la guerre en Syrie. »

    J’avais noté cette baisse de médiatisation mais

     » L’armée syrienne dispose de la maîtrise de l’espace aérien  »

    justement cette médiatisation a repris (voir le figaro par exemple) avec les avions et hélicoptères syriens abattus par les missiles et l’annonce donc par ces médias de la perte de contrôle de l’espace aérien.

    qu’en pensez-vous ?

    • Aymeric Chauprade
      Aymeric Chauprade1 décembre 2012

      Merci pour votre excellente question. Dans ce type d’affrontement, les équilibres peuvent basculer d’autant que les puissances extérieures qui font ingérence dans la guerre intérieure apportent beaucoup de soutien logistique et de renseignement, dans le but notamment de briser la domination aérienne du régime.

      Je ne suis pas sur place évidemment. On ne peut pas exclure que le régime affronte de réelles difficultés (aéroport près de Damas?) mais on ne peut pas exclure non plus la propagande et le mensonge des médias occidentaux. Je pense néanmoins que le régime peut durer. Nous verrons mon pronostic est le bon quant à la dimension stratégique du conflit.

      Aymeric Chauprade

      • Domi
        Domi2 décembre 2012

        Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre.

  7. Brahim
    Brahim1 décembre 2012

    merci énormément pour ces articles de qualité !

  8. Sclavus
    Sclavus2 décembre 2012

    En parlant des USA, vous dites: ils se sont appuyés sur le droit d’ingérence face aux purifications ethniques ou aux dictatures, comme sur la lutte contre l’islamisme radical (depuis le 11 septembre 2001 en particulier) pour accélérer leur projection géopolitique mondiale.
    Vous êtes trop intelligent et trop informé pour ne pas comprendre que les formules « purifications ethniques » « dictatures » et « islamisme radical » méritaient à être placés entre les virgules.
    S’agit-il d’un oublis?
    Sinon pour le pétrole ; biotique ou abiotique c’est à mon avis sans trop d’importance puisque les réserves constituées par la planète en qqs millions d’années ont été bouffées en un siècle.
    Un ministre Vénézuélien du début de siècle passé disait que c’était l’excrément du diable ; je le crois aussi.

  9. Jean
    Jean2 décembre 2012

    Bonjour,

    A propos du cheick ahmad Moaz Al Khatib, on peut lire quasiment la même présentation sur le site du réseau Voltaire de Meyssan. On ne voit pas très bien sur quoi vous vous basez pour affirmer qu’il est membre de la confrérie des frères musulmans.
    Merci pour vos analyses.

  10. jacques
    jacques2 décembre 2012

    Bonjour,

    je trouve votre analyse très éclairante, et intéressante en ce sens qu’elle donne beaucoup d’éléments en même temps pour comprendre les enjeux de cette guerre. Mais je ne vous suis pas sur un point important : vous sous-estimez le nationalisme syrien. Ceui-ci fait partie d’un des idéaux du baathisme, et c’est bien parce que l’ouverture libérale économique brusque a fissuré cette cohésion qu’un mécontentement populaire s’est fait jour. Mais beaucoup de syriens sont fiers de l’histoire de leur terre, et de la mosaïque des ethnies et des religions qui en a résulté. L’Arabie saoudite et le Qatar jouent sur des frictions confessionnelles alimentées par des frustrations sociales pour semer la zizanie dans ce pays, mais c’est bien parce que l’esprit national y est fort que la dimension sectaire se révèle aussi fortement. Seuls des extrêmistes doctrinaires prennent les commandes d’une rébellion sanguinaire. Mais la très grande majorité du peuple syrien soutient le régime, non pas pour des convictions religieuses ou des avantages économiques, mais parce qu’aujourd’hui, il apparaît toujours plus comme le garant de l’unité du peuple, le symbole du nationalisme arabe combattant des forces extérieures qui veulent le détruire. C’est bien pour cela que, plus que jamais, Bachar El Assad est populaire auprès de son peuple et ne craint pas des avancées démocratiques, et c’est pour cela aussi, que l’Occident misant sur les islamistes, veut coûte que coûte la chute du président syrien avant d’entamer un processus politique. Sinon, on ne comprendrait pas le jusqu’au-boutisme de la rébellion.
    En conséquence, votre analyse, qui repose sur une division chiites- sunnites, est largement tributaire des fantasmes orientalistes de l’Occident pour qui, comme vous le soulignez très bien, l’ennemi public numéro 1 est toujours le nationalisme arabe, propriétaire de ses réserves énergétiques. On crée donc illusoirement une division que l’on essaye d’imposer en utilisant la complicité des monarchies du golfe.
    D’autre part, pour ce qui est d’Israël, celui-ci aussi recherche à éliminer toute conscience historique et nationale arabe, et se réjouit de cette déferlante islamiste qui, bien loin de le mettre en péril, lui fournit d’une part une justification d’existence (et corrige l’anomalie de l’Etat juif), et d’autre part, fort d’une supériorité militaire sans aucune mesure, lui permet d’envisager à loisir des annexions territoriales sous le prétexte de la défense de son existence.
    Bien à vous.

  11. Pseudo
    Pseudo2 décembre 2012

    Bonjour et merci Monsieur Chauprade, cela faisait longtemps que j’attendais une nouvelle intervention de votre part, j’espère que nous aurons d’autres transcriptions de vos conférences à l’avenir. J’avais formulé en gros les même hypothèse notamment concernant ce probable changement d’alliance d’Israel, à croire que la lecture de votre manuel et de certains de vos livres fut utile. Je ne suis sur concernant la thèse du pétrole abiotique, mais une chose est sure le offshore intéresse tout le monde en ce moment, il n’y a qu’à voir l’importance des tensions en « mer de Chine » ces derniers temps pour en être convaincu (ce qui permet au passage à la Chine de montrer qu’elle aussi a un « soft power » considérable : stopper les exportations de certains matériaux à destination du Japon, agitations des masses contre les produits Japonais et le boycott massif et réel qui s’ensuit et pose des problèmes considérables aux constructeurs automobiles Japonais qui sont pourtant une de forces industrielles de l’archipel).

    Sur une autre note je pense qu’il serait très intéressant de faire une analyse géopolitique d’Internet : le placement des serveurs et ce que cela implique (tous les grands organismes de collection de données tels que Google ou Facebook sont situés aux États-Unis et donc de fait sous contrôle de la NSA (la loi ne leur donne pas le choix !) on comprend donc que c’était une décision géopolitique fondamentale de la Chine d’établir un moteur de recherche Chinois à la place de Google, de cette façon les EU ne peuvent collecter de données sur les recherches et les contacts des citoyens Chinois qui pourraient les intéresser).
    Il faut aussi prendre en compte le placement des grands nœuds de communications qui permettent à certains pays de quasiment couper Internet aux autres. Les capacités de renseignements des Etats-Unis atteignent ainsi des proportions monstrueuses sans qu’aucun pays (surtout pas la France… au contraire) ne décide de faire quelque chose contre. Cette position de contrôle leur permet aussi de « contrôler » les citoyens des pays étrangers en leur servant des informations bien choisies.
    Il est fou de constater qu’à part la Chine aucun pays ne fait quoi que ce soit pour se défendre. On peut se demander quels types de dossier les EU auront sur nos futurs présidents français de la génération internet qui auront intensément utilisé google, gmail, facebook et j’en passe durant au moins une bonne vingtaine d’années de leur vie.

  12. Michel Gourmel
    Michel Gourmel2 décembre 2012

    Merci pour cette information qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
    Déjà, une autre optique que la pensé unique c’est difficile mais alors parler du pétrole et du gaz dans les guerres du Nouvel Ordre Mondial … c’est un crime pour nos médias ; et surmenant antisémite vu que ce mot magique permet d’interdire toute réflexion et d’exclure des médias tous les empêcheurs de tourner en rond.

    Je note quelques petits soucis avec les mathématiques dans ce texte, à moins que ce soit un problème de traduction de l’anglais ?
    Léviathan … Ses réserves sont estimées à 450 milliards de m3 (pour avoir un ordre de grandeur, les réserves mondiales prouvées de gaz en 2011 sont de 208,4 trilliards de m3, soit 208 400 milliards de m3 et un pays comme la Russie possède 44,6 trilliards)…
    Monsieur Chauprade saute une proportion d’un milliard de milliard sans coup férir ! puisque c’est le rapport qui existe entre le milliard et le trilliard ; c’est un billiard (un milliard de milliard) ! Je pense qu’en fait il confond le trilliard français et le trillion US.
    Pour être plus clair : le billion US c’est le milliard français (1.000 fois un million).
    Et le trillion US c’est 1.000 fois un billion US , c’est donc 1.000 milliards français ; je pense que c’est cela son trilliard ! Dans ce cas il faudrait lire : 208,4 trillions de m3, soit 208.400 milliards de m3 et un pays comme la Russie possède 44,6 trillions soit 44.600milliards…

  13. Alexandre Sinkievitch
    Alexandre Sinkievitch3 décembre 2012

    Bonjour.

    Grand merci Monsieur Chauprade. Excellent analyse! Je suis d’accord avec vos conclusions, et j’ai même traduit le petit fragment en russe, si vous n’êtes pas contre: http://a-sinkiewicz.livejournal.com/52033.html

  14. Sindhbad
    Sindhbad3 décembre 2012

    Merci monsieur Chauprade pour cette analyse éclairante, cependant quand vous affirmez que le lobby juif est moins puissant en Europe de l’Ouest, je suis quelque peu perplexe. La composition et les orientations de l’actuel gouvernement semble contredire ce fait. Je comprends votre point de vue sur le rôle des minorités, il reste qu’il y a certainement concurrence et lutte inter-minorités au sein des états. Votre analyse au sujet des composition éthniques des états est lucide et la perspective d’un retournement d’alliance d’Israel aussi. Cela dit, sont-ce les gouvernements d’europe de l’ouest qui agissent en fonction d’un lobby musulman hypothétique où bien sont-ce les représentants de cette minorité ainsi que sa perception par la majorité « dormante » qui est fabriquée et instrumentalisée par un autre lobby communautaire bien plus efficace ?

  15. Khalifa
    Khalifa4 décembre 2012

    Bonjour Monsieur Chauprade,

    Je tiens premièrement à vous remercier pour un document d’une telle qualité. En tant que jeune étudiant à l’université, j’ai la chance, au contraire de nombre de mes pairs, de connaître des sites de la qualité du vôtre et, par le fait même, de m’instruire sur de véritables sujets de fond. Je tenterais cependant d’apporter quelques légères précisions à votre analyse.

    Pour ce qui est du gaz de schiste, il est important, à mon humble, de ne pas négliger le fait que seul 20% des réserves de schiste est rentable. Les compagnies exploitant le gaz de schiste vont donc multiplier les puits sans exploiter la totalité des réserves accessibles. C’est d’ailleurs ce que constate l’IRIS, un institut de recherche socio-économique québécois:

    «La conjoncture de ce secteur dans le reste de l’Amérique du Nord est d’ailleurs instructive pour modérer l’optimisme débordant de certaines évaluations sur les réserves du sous-sol. On estime notamment que, contrairement aux projections d’un siècle d’approvisionnement, les réserves de gaz naturel connues et exploitables de l’Amérique du Nord ne fourniront que 25 ans de consommation. De cette période, les réserves de gaz de schiste ne suffiraient à couvrir la seule consommation des États-Unis que durant sept ans. Ici comme ailleurs donc, la ressource risque de s’épuiser plus rapidement que ce qu’on nous laisse entrevoir.»

    voir: http://www.iris-recherche.qc.ca/wp-content/uploads/2011/06/Gaz-de-schiste.pdf

    Donc, il n’est pas certain que le gaz de schiste puisse remplacer le gaz naturel américain. Je ne pourrais cependant dire s’ils tiennent compte de l’offshore dans leurs estimés.

    J’aurais aussi des questions au sujet du gaz naturel syrien, par exemple. Certains experts affirment qu’il est de mauvaise qualité, id est qu’il n’est pas rentable. Si tel est le cas, pourquoi alors le contrôler? Quel serait son intérêt dans ce cas-ci?

    Pour ce qui est d’Israël, je ne crois pas qu’ils puissent s’allier au régime actuel. Il ne faut pas oublier qu’Ahmadinejad ne possède que 15% des pouvoirs. Le reste est distribué à travers les mollahs, je crois, dont le plus puissant est Khamenei. Ils tentent d’ailleurs d’étouffer les classes moyennes iraniennes, largement occidentalisées (voir: http://www.businessinsider.com/actually-there-is-no-hyperinflation-in-iran-2012-10). Seules les classes moyennes iraniennes fortement occidentalisées pourraient prendre position en faveur d’une politique pro-américaine (pro-israélienne) et elles sont, pour l’instant, étouffer par le régime. Il faudra donc s’attendre à de nouvelles manifestations du peuple iranien (de ses élites surtout) aux prochaines élections, voire peut-être même une tentative de «printemps iranien» instiguée par des puissances étrangères. Ceci ne saurait se faire sans l’accord de la Russie ce me semble, qui ne verrait pas d’un œil favorable l’accession au pouvoir des élites iraniennes pro-américaines/pro-occidentales. Pensez-vous donc vraiment qu’il soit possible pour Israël de s’allier à l’Iran?

    Je continuerai en mentionnant que le cheikh Al-Bouti, un des prêcheur (sunnite/soufi) les plus populaires du monde arabe et l’un des plus éminents savants de l’Islam, s’oppose à la révolte (voir: https://www.youtube.com/watch?v=OA_Bu-XObwk). Celui-ci est très respecté (voire même adulé) par le peuple syrien et je crois que son avis est d’une importance primordiale dans ce dossier. Il me semble que la situation aujourd’hui aurait été différente eut-il encouragé la révolte. Mais, à l’opposé de nombreux savants religieux musulmans, il possède (semble posséder) une réelle culture politique.

    Finalement, il me semble important de rappeler que les frères musulmans sont soufis. C’est un élément très paradoxal, car ils cautionnent (voire même financent?) des djihadistes qui semblent être en majorité wahhabis.

    Merci de me publier,
    Au plaisir de lire votre réponse,

    Khalifa

    • Khalifa
      Khalifa12 décembre 2012

      Errata: les frères musulmans ne sont pas uniquement soufis, il y a aussi parmi eux des salafis/wahhabis et autres. C’est un mouvement politique regroupant plusieurs tendances religieuses au sein de l’Islam.

      Khalifa

  16. Aymeric Chauprade
    Aymeric Chauprade6 décembre 2012

    Un mail très gentil de M. Michel Gourmel m’a permis de corriger une étourderie qui s’était glissée dans mon texte à propos de la mesure des réserves prouvées de gaz (j’avais écris trilliard, il fallait lire trillion). Cette étourderie impardonnable pour quelqu’un de formation scientifique comme moi est désormais corrigée grâce à la lecture attentive et critique de nos fidèles lecteurs. J’espère que l’on ne m’en tiendra pas rigueur. Aymeric Chauprade

  17. Luxum
    Luxum7 décembre 2012

    « Les États-Unis ne cherchent pas à contrôler le Moyen-Orient pour leur propres approvisionnements puisqu’ils s’approvisionneront de moins en moins au Moyen-Orient (aujourd’hui déjà le continent africain pèse plus dans leurs importations), mais ils chercheront à contrôler ce Moyen-orient pour contrôler la dépendance de leurs compétiteurs principaux, européens et asiatiques. »

    Je ne vous rejoins qu’a moitié sur ce sujet. Si j’adhère à la thèse que vous défendez dans « La Russie, obstacle majeur sur la route de « l’Amérique-monde » » je rejette l’affirmation selon laquelle l’Union Européenne est un des « compétiteurs principaux » des États-Unis parce qu’elle entre en totale contradiction avec la réalité, c’est à dire la formation prochaine d’un marché transatlantique pour courant 2015, prélude à la naissance d’une Union Transatlantique.

    —————————————————————————

    « Je fais partie de ceux qui ne croient pas à la raréfaction du pétrole. Non seulement parce que dans les faits, et contrairement à tous ceux qui n’ont cessé d’annoncer un peak oil qui ne s’est jamais produit, les réserves prouvées n’ont jamais cessé d’augmenter et que les perspectives avec le off-shore profond et le pétrole de schiste sont gigantesques, mais, au-delà, parce que je suis très convaincu par la thèse dite abiotique de l’origine du pétrole, c’est-à-dire que le pétrole n’a pas pour origine la décomposition des dinosaures dans les fosses sédimentaires mais qu’il est un liquide abondant qui coule sous le manteau de la terre, qu’il est fabriqué à des températures et des pressions gigantesques à des profondeurs incroyables, et que par conséquent ce que nous extrayons est ce qui est remonté des profondeurs de la terre par fracturation du manteau. »

    Ici je suis en total désaccord avec vous car la thèse du pétrole abiotique est une espèce d’OVNI scientifique guère crédible qui se heurte constamment à la triste réalité énergétique de notre planète qui, hélas, n’est pas un puits sans fond. La précision des pronostiques de Marion King Hubbert et du Club de Rome se sont tous confirmés aujourd’hui. Oui les réserves prouvées sont nombreuses mais elles ne sont pas toutes exploitables de sorte que l’énergie utilisée à l’extraction et au raffinage du pétrole est d’autant plus supérieure à l’énergie obtenue en brûlant ce même pétrole que la profondeur de laquelle il est extrait est élevée.
    Ne pas oublier non plus que les États-Unis possèdent parmi les dernière grandes réserves pétrolières en Alaska.
    (cf : http://en.wikipedia.org/wiki/Arctic_Refuge_drilling_controversy#Estimates_of_oil_reserves )
    Géopolitiquement parlant cela signifie que nous assistons à une partie poker où le dernier à baisser ses cartes risque bien de plumer les autres.

  18. Pierre S.
    Pierre S.7 décembre 2012

    Bonjour,
    Pouvez-vous m’expliquer pour quelle(s) raison(s) les élites politiques européennes (toutes tendances confondues) se tirent-elles une balle dans le pied comme cela avec leurs choix géostratégiques ? De toute évidence elles ne travaillent pas dans l’intérêt de leurs nationaux… Pourquoi ?

  19. Bassem
    Bassem7 décembre 2012

    EN tant que Syrien, je suis fasciné par la synthèse et correcte de M Chauprade.. qui reflète un connaissance précise et exhaustive de la situation Syrienne.

    Un très grand merci.

  20. Kaci Mohand
    Kaci Mohand13 décembre 2012

    Bonjour,

    L’article est en effet très intéressant, cependant j’ai deux réflexions .

    -Les Salafistes, le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Frères Musulmans ne sont ils pas des alliés d’Israël? Le Hamas Palestinien a bien été favorisé par Israël pour casser les nationalisme palestinien.

    -Ensuite, vous dites:  » Un indicateur de cette tendance de fond est que la plupart des extrêmes droites européennes qui avaient une tradition antisémite deviennent au contraire anti-musulmanes et pro-israéliennes. » Certes , mais ce fait n’est pas nouveau; L’extrême droite (les partis politiques et non les groupuscules marginaux) ont toujours été pro-israeliens , considérant Israël comme bras armé de l’Occident contre le communisme et les arabes.

    Cordialement,

  21. EA
    EA29 décembre 2012

    « En novembre 2010, l’Arabie Saoudite et le Qatar ont demandé à Bachar el Assad de pouvoir ouvrir des oléoducs et gazoducs d’exportation vers la Méditerranée orientale. Ces oléoducs leur permettrait en effet de desserrer la contrainte du transport maritime via le détroit d’Ormuz puis le Canal de Suez et d’envoyer plus de gaz vers l’Europe (notamment le Qatar, géant gazier du Moyen-Orient). La Syrie a refusé, avec le soutien marqué de la Russie qui voit dans ces plans la volonté américaine, française, saoudienne et qatarie de diminuer la dépendance européenne au gaz russe. »

    Mzeci pour cette analyse.

    Néanmoins je ne comprends en quoi le refus de la Syrie évoqué ci dessus consisterait un obstacle aux projets de réseau qataro-séoudiens.
    La Syrie est un petit pays facilement contournable et un gazoduc peut aussi bien passer par la très servile Jordanie puis par l’entité sioniste. Voire par l’ouest de l’Irak puis la Turquie.

    Si quelqu’un peut me fournir une explication…

    Joyeuses fêtes

  22. PAD
    PAD6 février 2013

    Monsieur Chauprade,

    Je vous remercie pour votre brillante analyse qui est selon moi, qui ne suis pas ( encore) un expert est globalement bonne. Par contre, je suis troublé voir déçu sur deux points:

    1) concernant le pic de production pétrolière, vous dites ne jamais y avoir cru. Mais alors comment se fait-il que dans le 4ème numéro dédié à la géopolitique de l’énergie de la revue française de géopolitique que vous avez présidé, vous avez laissé une large place à un rapport de l’ingénieur Pascal Renardet expliquant la fin du pétrole? Vous dites que les experts pessimistes ont toujours prédit un pic qui n’a jamais eu lieu? Ah bon, pourtant monsieur Rernardet comme beaucoup d’autres experts ayant travaillé chez Total expliquent que ce pic arriverait au minimum vers la date symbolique de 2015, donc laissez-les encore un peu de temps! De plus sachant que l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) et même TOTAL l’ont reconnu!

    Je vous conseille sur ce sujet sensible le très bon livre de l’ingénieur Jean-Luc Wingert intitulé « La vie après le pétrole » ainsi que le site ASPO qui est une association fondée par d’anciens aux ingénieurs en recherche pétrolière notamment chez TOTAL qui font de très bons rapports. Vous pouvez aussi consulter les chroniques du journal le Monde « Oil Man » qui sont bonnes ( à l’inverse du journal)

    2) vous êtes un très grand scientifique, donc n’oubliez pas de citer vos sources: parfois on a l’impression que vous paraphrasez des passages entiers de la conférence de l’ancien directeur du contre terrorisme de la DGSE Alain Chouet!

    Mise à part ces deux bémols, le reste est très bon!

    Bien à vous,
    Un fidèle lecteur!

  23. iouriel
    iouriel11 juin 2013

    J’adhère totalement a cet article, qui avait ,et a toujours raison, nous sommes mi 2013 et le régime ne s’est toujours pas effondré se qui fait mentir les prédictions de l’époque de notre chère presse…

    Intellectuellement et objectivement la meilleure analyse sur le sujet.

  24. Jean-Pierre
    Jean-Pierre29 août 2013

    Lassé de la lecture de nos va-ten-guerre « de gauche » en ce mois d’août 2013, à quelques jours d’une très probable intervention occidentale en Syrie, peut-être autant pour montrer ses muscles que pour nettoyer un peu du côté des « rebelles, je suis revenu lire cet essai qui a le mérite, s’il n’en avait qu’un, de mettre tous les éléments sur la table.
    Merci M. Chauprade pour écrire « autrement ».

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