Realpolitik.tv, la géopolitique sur le net, depuis 2010. Site fondé par Aymeric Chauprade

République Bananière d’Ukraine, épisode 5

République Bananière d’Ukraine, épisode 5

République Bananière d’Ukraine, épisode 5

Épisode 5 : le retour au réel
Xavier Moreau

Xavier Moreau

Les dernières évolutions autour du conflit ukrainien ont entraîné un brutal retour à la réalité pour les puissances occidentales et la population ukrainienne.

Réalités militaires et sécuritaires

Personne ne peut s’opposer à l’armée russe en Europe, et l’agitation hystérique du Département d’État américain est inversement proportionnelle à sa capacité à agir. L’inquiétude pour la population ukrainienne ne vient pas de l’armée russe, mais de la présence au sein du gouvernement de membres de Svoboda. Ces derniers ont tenté, pour l’instant sans succès, d’intégrer « Pravy Sektor » dans les forces armées ukrainiennes. Les milices ont en outre récupéré les listes de leurs opposants, au sein du parti communiste et du parti des régions. La sécurité de ces personnes et de leur famille est précaire. Les milices peuvent investir les habitations, menacer, battre ou enlever impunément qui ils veulent.

La présence militaire des Russes en Crimée est un faux problème, dans la mesure où le pouvoir à Kiev a moins de légitimité que celui de la Rada de Crimée, qui prend ses décisions sans contrainte extérieure. En outre de nombreux habitants ont la double nationalité, et peuvent ainsi être considérés comme des soldats russes. Aux groupes d’auto-défense de Crimée se sont joints des volontaires russes et serbes.

Réalité économique

L’Union Européenne maintient un flou artistique sur l’aide qui sera accordée. Les dates des premiers versements n’ont toujours pas été fixées, ainsi que l’étalement de l’aide dans le temps. L’Ukraine va, comme nous l’avions annoncé, passer sous le broyeur et sans doute dès le mois de mars. On parle désormais de diviser les retraites par deux. L’UE maintient également le flou concernant la signature de l’accord de coopération. Elle souhaiterait signer la « partie politique » avant les élections du 25 mai, c’est-à-dire du papier sans intérêt. La réalité est que l’UE n’a pas intérêt à signer cet accord dans sa totalité, car même les populations les plus naïves de l’ouest de l’Ukraine comprendraient que cela ne leur apporte rien et surtout pas de visas. Lors de son intervention devant la commission des Affaires Etrangères de l’assemblée nationale, le ministre français, Laurent Fabius, avait d’ailleurs souligné avec sagesse, le côté néfaste de cet accord et la nécessité de le revoir (38:00). A l’est de l’Ukraine, en effet, l’installation de barrières douanières du côté russe aura des conséquences économiques et électorales incalculables.

La Russie dispose de nombreux leviers économiques. L’Ukraine doit toujours $2 milliards à Gazprom qu’elle ne peut payer. En outre si l’endettement de l’Ukraine dépasse 60% du PIB, la Russie peut exiger le remboursement anticipé de son prêt de décembre dernier, ce qui conduirait à une banqueroute immédiate. L’Ukraine doit donc continuer à maintenir sa monnaie pour éviter de franchir ce seuil. Rappelons en outre que 60% de la dette ukrainienne a été négocié sur les marchés en euro et devra être remboursée dans cette monnaie. Une dévaluation ferait donc exploser la dette ukrainienne.

Réalité politique : le triomphe des oligarques

Le gouvernement auto-proclamé de Kiev est composé exclusivement de proches de Yulia Timochenko et de membres du parti « Svoboda ». C’est la présence de ce parti minoritaire à la tête des structures de forces et de la justice, qui explique le refus catégorique de la Russie de négocier avec ce gouvernement issu de la rue.

La nomination par le gouvernement de Kiev de deux oligarques, comme gouverneurs des régions de Dniepropetrovsk et de Donetsk, permet de mieux comprendre l’origine du coup d’état. Ce sont les oligarques qui ont décidé de se venger du clan Ianoukovitch, et du racket exercé contre eux systématiquement. Les deux oligarques en question sont liés au système Timochenko, qui a déjà sévi en Ukraine. Il s’agit d’Igor Kolomoiski (Privat Bank) et de Sergei Taruta. Ils ont reçu le soutien du plus riche d’entre eux, Rinat Akhmetov. La nomination de ces hommes d’affaires à la très mauvaise réputation et dont l’un est même soupçonné de meurtre, a un double objectif.

– Premièrement, rassurer la communauté juive d’Ukraine, puisqu’Igor Kolomowski est président du congrès juif ukrainien et qu’il finance la plupart des organisations juives. Cela explique le soutien inattendu des représentants de cette communauté au nouveau gouvernement, pourtant composé de leurs pires ennemis.

– Deuxièmement, convaincre par l’argent ou briser par la force si besoin est, les mouvements pro-russes fédéralistes ou séparatistes. Les oligarques peuvent compter notamment sur les clubs de supporters de football qu’ils contrôlent.

Ces nominations démontrent aux doux rêveurs occidentaux, que le mouvement de Maïdan n’aboutira pas à la fin de la corruption, mais correspond à un retour de l’oligarchie qui a régné pendant la révolution orange. Désormais, le combat contre les oligarques est mené uniquement par les mouvements pro-russes, qui sont apparus dans les régions russophones. En Crimée, ils ont éconduit l’oligarque Poroshenko, tandis qu’à Donetsk, ils tentent d’imposer un candidat élu, Pavel Gubarev, contre l’oligarque choisi par Kiev.

Les moyens déployés contre les pro-russes dans l’est sont colossaux et sans une intervention russe, leurs chances sont faibles. Les services de sécurité du gouvernement de Kiev ont enlevé Pavel Gubarev, jeudi à Donetsk. Il est à l’heure actuelle séquestré à Kiev et a été condamné par Svoboda à deux mois de prison. Les activistes de Donetsk ont pu libérer les autres prisonniers politiques, en s’emparant de l’autobus qui les emmenait. A Donetsk, toujours, le nouveau gouverneur-oligarque, Sergei Taruta, conscient de l’inquiétude des Russophones, a tenu un discours très dur contre « Pravy Sektor ». Il vise indirectement Svoboda, ce qui pourrait signifier la fin du « gouvernement fasciste de transition » et la mise en place d’un gouvernement « UE compatible ». La réaction des bandes armées à cette déclaration sera intéressante à suivre.

En investissant ces oligarques, en confiant le gouvernement aux équipes corrompues de Yulia Timochenko, le gouvernement de Kiev continue de se discréditer vis-à-vis de la population. Pour contenir le mécontentement, les autorités de Kiev ont fait tomber une véritable chape de plomb, sur le modèle du système français. Le scandale de la conversation de Catherine Ashton avec Urmas Paet est, comme en France, passé totalement sous silence. C. Ashton a pourtant décidé de lancer une commission d’enquête ce vendredi. Les chaines de télés russes ont été retirées des bouquets satellites. L’accès au portail internet russe « yandex.ru » est impossible et est automatiquement renvoyé sur « yandex.ua », qui distribue sans discontinuer de la propagande antirusse. Le système médiatique ukrainien très libre jusque-là s’oriente vers un système monolithique « à la française ».

Situation en Crimée

Le changement de stratégie russe en Crimée, qui consiste désormais à annexer la presqu’île, est une réponse aux sanctions occidentales, toutes symboliques soient-elles. Moscou signifie aux occidentaux que ces sanctions produiront l’effet exactement inverse sur sa politique. Les Russes prennent en compte également que la parole internationale des dirigeants américains n’a absolument aucune valeur. Le mensonge systématique, la mauvaise foi et le refus de s’en tenir à un accord rend la négociation avec les États-Unis tout simplement impossible. Le déclin de leur puissance s’accompagne d’une anarchie généralisée dans les relations internationales. Ajoutons que cette punition aurait pu être évitée si les occidentaux avaient été raisonnables, notamment sur leur collaboration avec les groupuscules néo-nazis. La Russie avait en effet intérêt, à laisser en Ukraine une région qui votait majoritairement dans son sens. Les occidentaux doivent prendre cela en compte pour les semaines qui viennent. Sanctionner la Russie ne fera que durcir leur position.

En plus de cette punition, cette annexion permettra à la Russie de rendre impossible une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, ce qui est le véritable enjeu de cette crise. Avec un tel litige territorial, l’Ukraine ne pourra jamais rejoindre l’alliance atlantique, tout comme la Géorgie aujourd’hui.

Le Kremlin considère que les occidentaux vont « s’agiter » quelques mois et finiront par prendre acte de ce redécoupage comme ils ont pris acte de la sécession de l’Ossétie et de l’Abkhazie. Du point de vue intérieur tous les partis russes à la Douma célèbrent l’unité retrouvée avec la Crimée, dans un impressionnant élan de solidarité nationale.

Position de la France

La France avait le potentiel de devenir le pays charnière de la résolution de cette crise, dans la mesure où elle n’a pas participé à Maïdan. Elle a eu, en effet, la sagesse de n’envoyer ni représentants officiels, ni de faire encadrer les milices fascistes par ses services secrets. Les révélations d’un jeune fasciste russe présent à Maïdan ne laissent en effet, aucun doute sur la présence des services secrets américains, allemands et polonais. Il est probable que ces derniers soient à l’origine des opérations de sniping contre les « Berkouts » et les manifestants.

Le ton virulent adopté depuis le 6 mars par les dirigeants français a été une douche froide pour les Russes, qui espéraient une intervention semblable à celle de Nicolas Sarkozy en 2008. Il est regrettable que ce soit désormais l’Allemagne qui tienne le rôle du partenaire modéré, alors qu’elle est complice de ce véritable coup d’état. Il faut espérer que la diplomatie française se ressaisisse rapidement. Les enjeux économiques pour la France et l’Allemagne sont trop importants pour que la crise dure indéfiniment et c’est ce sur quoi comptent les Russes.

Xavier Moreau

Crédit photo : eppofficial via Flickr (cc)

Auteur

Xavier MoreauSaint-Cyrien et officier parachutiste, titulaire d'un DEA de relations internationales à Paris IV Sorbonne, spécialisé sur les relations soviéto-yougoslaves pendant la guerre froide. Fondateur d'une société de conseil en sûreté des affaires, installé en Russie depuis 14 ans, travaillant également sur l'Ukraine, le Kazakhstan et la Serbie.Voir toutes les publications par Xavier Moreau →

7 commentaires

  1. Charles
    Charles8 mars 2014

    En août 2008, d’une part la crise financière occidentale n’avait pas encore explosé, d’autre part la kouchnérisation du ministère français des affaires étrangères n’était pas encore accomplie. On était donc encore dans l’ancien temps, et l’on vit les derniers feux de la diplomatie traditionnelle.
    Depuis, la France s’est totalement adaptée, a même supplanté l’Angleterre auprès des États-Unis, et la férocité le dispute à la bêtise (Libye, Syrie, Afrique…).
    Au point où nous en sommes, on ne peut espérer que la diplomatie française se ressaisisse avant de cuisantes claques.
    On ne peut compter que sur les Poutine et Lavrov — qui sont les meilleurs produits de l’école soviétique.

  2. Xénia K.
    Xénia K.8 mars 2014

    La France n’a pas envoyé de représentants officiels, dites vous, sur la place Maïdan, certes. Néanmoins, il y avait bien « notre » représentant « officieux » en la personne de BHL… Le même qui se trouvait, hier en compagnie de Klitschko sur le perron de l’Elusée pour être reçu par notre Président « officiel » !

  3. Boreas
    Boreas10 mars 2014

    Monsieur Moreau,

    Jusqu’à une date récente, je vous appréciais et vous croyais objectif.

    Mais désormais, votre reprise systématique de la propagande russe dans l’affaire ukrainienne me conduisent à penser que j’ai eu tort.

    Je ne suivrai plus Realpolitik.tv que je découvre de plus en plus inféodé à une politique impérialiste russe que je désapprouve autant que je désapprouve celle de l’Occident anglo-saxon.

    Avec mes sincères regrets.

  4. Hieronymus
    Hieronymus10 mars 2014

    Bon article de synthèse, vous écrivez:
    « Le gouvernement auto-proclamé de Kiev est composé exclusivement de proches de Yulia Timochenko et de membres du parti “Svoboda”.
    La nomination par le gouvernement de Kiev de deux oligarques a un double objectif.
    – Premièrement, rassurer la communauté juive d’Ukraine
    – Deuxièmement, convaincre par l’argent ou briser par la force si besoin est, les mouvements pro-russes fédéralistes ou séparatistes »
    Donc la stratégie du gouvernement Timochenko est d’abord d’éliminer ou en tout cas de réduire très fortement la contestation pro-russe des régions de l’Est et du Sud (en laissant de côté le cas partiuculier de la Crimée) qui semble le péril le plus urgent pour la cohésion nationale (même si ce nouveau gouvernement est très peu légitime) avant de se retourner ensuite contre le parti Svoboda qu’ils entendent rendre euro-compatible ou si cela s’avère impossible, exclure du gouvernement?
    .
    « L’accès au portail internet russe « yandex.ru » est impossible et est automatiquement renvoyé sur « yandex.ua » »
    Un internaute moyen (votre interlocuteur) parvient sans grosse peine à contourner ce genre de censure grâce à l’utilisation de proxys, la résistance Internet continue!
    .
    « La France avait le potentiel de devenir le pays charnière de la résolution de cette crise »
    M. Moreau, croyez vous sincèrement ce que vous écrivez?
    N’est il pas évident que depuis presque une décennie la diplomatie française est devenue un modèle de servitude du bloc atlatico-sioniste?
    Si celle-ci a été peu active dans le coup d’état de la place Maidan, il est tout à fait irréaliste d’espérer y voir un sursaut de lucidité et d’indépendance de notre diplomatie, cette absence (heureuse) est bien plus certainement imputable à une hésitation ou apathie temporaire, d’ailleurs la preuve en est que dès qu’elle se réveille elle fait montre de son américanophilie et de sa russophobie plus que zélée…

  5. Alain Martinet
    Alain Martinet14 mars 2014

    Bonjour,

    J’ai apprécié votre analyse posée et indépendante sur ce sujet sensible pour lequel une hystérique russophobie s’exprime dans les medias alors même que l’UE et les US soutiennent ouvertement un coup d’état mettant au pouvoir des néonazis ou assimilés sympathisants. JE connais bien la Russie et j’ai vraiment l’impression que l’UE (Merkel et Hollande particulièrement) et les US (Obama, Kerry) ont perdu tout sang froid, incapable de faire face à leurs graves erreurs diplomatiques.

    Un tel obscurantisme journalistique dans le traitement de l’Ukraine m’inquiète sur l’état de santé de notre presse. Quand à nos politiques qui jugent pertinent de laisser le peuple français se faire représenter par BHL comme nous venons de le voir, là, je suis en totale rupture de confiance.

    un simple exemple avec cette vidéo sur les « snipers de Maidan qui ont tiré sur les 2 camps. Pas un mot dans nos médias, pas une remarque de nos politiques.
    http://www.youtube.com/watch?v=ZEgJ0oo3OA8

    Encore un grand merci pour votre travail, votre rigueur et votre indépendance, je vous lirai régulièrement désormais.

    Cdt,
    Alain

  6. viguie
    viguie14 mars 2014

    Bonjour,

    j’aime beaucoup vos analyses régulièrement mises à jour ; J’aime aussi l’action positive et trouver des compromis genre win win …. Je propose à votre réflexion pour vous et votre équipe, comme pour vos contacts, deux idées pour faire avancer les choses :

    1) dans un scénario win win, quid d’une Crimée devenue zone off shore avec un statut Russie Crimée comme Monaco France ?

    2) pourquoi la Russie ne chercherait pas un contact avec Taganyok et Yarosh, pour explorer un deal nationaliste neutre aligné sur celui de la Suisse et ainsi enlever à l’Otan le seul groupe actif en ukraine

    merci et bon week end

  7. Anders
    Anders14 mars 2014

    Monsieur Moreau,
    vous prenez grand risque dans vos commentaires, même si vous avez peut-être raison. Vue de l’Est, les événements en Ukraine sont bien retour de prétentions nationalistes, extremistes de l’envie de puissance régionale : la Pologne et aussi de manoeuvres américaines avec des allemands complices, mais ces gens ont un but : se renforcer contre la Russie et tout autre qui ne pensen pas comme eux. Pour eux, l’Europe, la France ou d’autres ne comptent pas. Des Allemands finalement qui se tirent dessus, se saigrent eux-mêmes parce qu’ils croient que c’et la Russie faible qui les renforce. Mais alors ce seraf le contraire car les vrais gagnant :: les Etats-Unis ravis de voir ces « idiots d’Allemands » marchaient avec eux eux. a Washington rit bien mais en cachette de son succès. Et même pour montrer combien ils sont forts, ils s’apprêtent à présenter la facture aux Allemands, en leur disant qu’ils doivent à tout prix aider la « nouvelle ukraine ». Et ainsi, ils affaiblissent aussi Berlin et Moscou. Les politiques américains n’ont jamais été aussi heureux. Mais si vous ou d’autres responsables ou hommes d’influences révélaient leurs manoeuvres, vous risquez beaucoup de choses graves -car le plan américain est trop important pour échouer.

Répondre