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République Bananière d’Ukraine, épisode 6

République Bananière d’Ukraine, épisode 6

République Bananière d’Ukraine, épisode 6

Épisode 6 : anarchie

John Kerry et Sergei Lavrov d’accord sur les sanctions.

Xavier Moreau

Xavier Moreau

Selon toute vraisemblance, les chefs des diplomaties russe et américaine sont tombés d’accord vendredi dernier pour « l’après annexion » de la Crimée. Le temps des postures étant passé, Américains, Anglais, Allemands, Français et Russes doivent désormais régler le plus rapidement et le plus efficacement possible les problèmes du reste de l’Ukraine.

Problème numéro 1 : l’insécurité

Le problème des bandes armées est de plus en plus ingérable. À Kiev, dans la nuit de mercredi à jeudi, 38 « Guerriers de Narnia » armés (une composante du « Pravy Sektor »), ont attaqué une banque. Arrêtés par la police, ils ont été relâchés après avoir expliqué qu’ils voulaient protéger la banque. Rappelons que les structures de force du gouvernement putschiste sont entre les mains de Svoboda. Le fait est que ces milices sont constituées majoritairement par des militants de l’Ouest pauvre de l’Ukraine. Elles n’ont absolument pas envie de se disperser et de retourner dans leur campagne misérable. La violence s’étend de plus en plus dans l’Est de l’Ukraine. À Donetsk, les militants anti-maidan ont violemment dispersé les milices néo-nazies, faisant un mort. À Kharkov, ce sont les milices néo-nazies qui ont ouvert le feu sur les anti-Maïdan faisant deux morts et cinq blessés, dont un policier. Après avoir pris trois otages, une trentaine de néo-nazis se sont finalement rendus à la police. Ce matin, des habitants de Kharkov montaient la garde devant le commissariat pour éviter que les miliciens soient libérés comme à Kiev.

Dans l’Ouest de l’Ukraine, les dépôts de munitions ont été pillés, des milliers de Kalachnikov, de pistolets Makarov, de grenades et de munitions sont désormais dans la nature. Selon la presse russe, des armes anti-aériennes portables de type « IGLA » auraient également disparu. Pour tenter de reprendre la main, le gouvernement putschiste a décidé de monter une garde nationale. Dans la mesure où le ministre de la défense est l’ancien « chef d’état-major » de Maïdan, il y a fort à parier que cette garde soit en fait une milice chargée de réprimer les mouvements russophones et d’organiser le nettoyage ethnique, sur le modèle de ce que les services américains avaient effectué avec succès en Krajina en 1995 et sans succès, en 2008, en Ossétie. Le gouvernement russe a clairement fait savoir qu’il ne tolérerait pas ce genre d’agressions.

Problèmes numéro 2 : l’économie

Il apparaît clairement qu’en ce qui concerne l’aide économique, le compte n’y est pas. Alors que sans le coup d’état, la Russie s’apprêtait à acheter de nouveau $3 milliards de bons ukrainiens fin février, l’UE et les États-Unis n’ont toujours pas versé le moindre centime. Lorsque l’on regarde le plan d’aide, on y voit « 3 milliards avant la fin de l’année » fournis par la BERD (Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement), des avantages commerciaux etc. Les occidentaux ne comprennent pas ou font semblant de ne pas comprendre que l’Ukraine a besoin de cash maintenant, et qu’à moins d’un accord avec la Russie, sa dette gazière va exploser à la mi-avril. Il semblerait également que l’Allemagne et la France soient désormais opposées à la signature de l’accord de coopération initialement prévu, et auraient, dans ce but, inventé un contenu politique, qui n’engage à rien et dont personne ne connait exactement le contenu.

Problèmes numéro 3 : la politique intérieure ukrainienne

République Bananière d’Ukraine, épisode 6Le gouvernement de Kiev a dû se soumettre de nouveau, dimanche dernier, à l’approbation du soviet de Maïdan. La capitale est triste mais calme. L’arbitraire y règne toujours, les députés, les fonctionnaires et leur famille, restant sous la menace des milices. C’est également le cas en province.

D’après nos dernières informations, l’Ukraine se dirigerait vers une fédéralisation plus ou moins lâche selon les régions. Une autonomie relative à Dniepropetrovsk, par exemple, et une plus grande autonomie pour Donetsk. Cette solution satisferait la Russie mais constituerait un nouvel échec des occidentaux. Les régions de l’Est seraient, elles aussi, pleinement satisfaites grâce au contrôle accru des ressources fiscales. En effet, la protestation en Ukraine de l’Est prend également une tournure fiscale avec un slogan « Khvatit kormit Kiev », « Arrêtons de nourrir Kiev ». Une des conséquences sera une paupérisation massive de l’Ukraine de l’Ouest où le niveau de vie est déjà entre deux et trois fois inférieur à celui de l’Est. Différents mouvements de populations devraient avoir lieu en Ukraine. Une partie des populations russes et russophones devraient migrer vers la Crimée. La future région russe attend, par ailleurs, sa meilleure saison touristique depuis 25 ans. Les Russes qui soutiennent à 83% la politique de Vladimir Poutine annulent massivement leurs vacances en Turquie, pour venir en Crimée. Avec les investissements russes qui vont suivre, la Crimée va devenir un îlot de richesse. Notons au passage qu’en se rattachant au régime des retraites russes, les habitants de la Crimée vont voir leurs pensions plus que doubler, tandis que le reste de l’Ukraine va voir les siennes divisées par deux. La Crimée conservera également la gratuité des soins médicaux, comme en Russie. Les Ukrainiens de l’Ouest vont s’enfoncer dans leur pauvreté structurelle. Certains migreront vers l’est de l’Ukraine et d’autres émigreront clandestinement vers la Pologne ou l’Allemagne, puisque rappelons-le, aucun changement dans le régime des visas n’est à attendre.

Les gagnants et les perdants

Le gagnant numéro un est incontestablement la Russie et à titre personnel, Vladimir Poutine. Avec 72% de côte de popularité, le dirigeant russe, en rattachant la Crimée, est définitivement rentré dans l’Histoire. En tenant tête aux États-Unis, il a posé une nouvelle pierre du nouveau système des relations internationales, fondé sur la multipolarité. La Russie a renforcé son image de puissance régionale incontestée, confirmant à la Chine (qui s’est abstenue lors du vote contre la Russie, ce samedi au conseil de sécurité) et à l’Inde, sa place centrale dans l’établissement du nouveau système international. Le 16 mars marque ainsi un tournant dans l’ère des relations internationales. Ajoutons que cette cuisante défaite de l’OTAN est aussi une première victoire et une étape vers la construction d’une nouvelle Europe-puissance.

À moins d’un coup de théâtre, l’Union Européenne ne prendra pas de sanctions sérieuses contre la Russie. L’Allemagne et la France devraient s’en sortir « plutôt pas trop mal ». Cette crise a été pour les deux pays l’occasion de se rendre compte de l’interdépendance de leurs économies et de la résolution des Russes en matière de contrôle de leurs sphères d’influence. Espérons que le soutien des services secrets allemands sur Maïdan et la présence de Guido Westerwelle aura été pour les Russes une prise de conscience de la duplicité de Berlin. Aucune des deux puissances française ou allemande ne veut de sanctions sérieuses, au contraire des Polonais et des Baltes.

Ces derniers sont les grands perdants de l’opération. La Pologne voit s’éloigner pour longtemps son rêve de constituer une « république d’entre deux mers ». Elle risque même d’avoir à gérer les bandes armées, qui une fois leur échec consommé face aux Russes, se retourneront vers leurs autres ennemis, les polonais (rappelons que Stepan Bandera a commencé sa carrière en assassinant le ministre de l’intérieur polonais). Les pays baltes, quant à eux, ne peuvent constater que l’impuissance de l’OTAN face à la Russie.

Le bilan pour les États-Unis est mitigé. Certes ils ont échoué dans leur but principal qui était d’intégrer l’Ukraine dans l’OTAN. En revanche, ils ont donné une double leçon aux puissances européennes :

Leçon numéro 1. Islamisme, fascisme et mafia sont ce qui attend les puissances européennes qui auraient des velléités d’indépendance ou de sortie de l’OTAN.

Leçon numéro 2. C’est avec la diplomatie américaine que la Russie gère la sortie de crise. L’Allemagne et la France sont totalement neutralisées par l’Union Européenne, dont le rôle est limité à une simple chambre d’enregistrement des décisions de Washington.

Les deux autres grands perdants sont aussi l’Union Européenne et les médias français. L’Union Européenne, en soutenant les mouvements néo-nazis en Ukraine a montré qu’elle n’était pas un facteur de paix, mais de guerre en Europe, et que ses prétendues valeurs étaient à géométrie variable. Elle n’a pu maintenir l’opinion publique française que dans une ignorance relative de ses méfaits, la presse officielle ayant été débordée par de nombreux sites internet, où la bêtise et l’incompétence des journalistes français n’ont cessé d’être mises en évidence. Tandis que la presse française se discrédite chaque jour davantage, le site « realpolitik.tv » bat tous ses records de fréquentation (44 000 visites les deux premières semaines de mars), ce qui en fait le premier site spécialisé en France, très loin devant l’IRIS ou l’IFRI.

Un point sur la presse française et ses mensonges

– Mensonge vicieux. À Kharkov, il n’y a pas eu de « fusillade entre les pro et anti-russes », ce sont les milices néo-nazies qui ont tiré sur des manifestants et des policiers désarmés.

– Mensonge éhonté. Il n’y a jamais eu 50 000 personnes pour la « marche pour la paix » de l’opposition pro-Washington à Moscou ce samedi, mais au maximum 20 000. Ce nombre, relativement important pour une manifestation de l’opposition de rue, n’a été obtenu que par la mobilisation de l’extrême droite russe racialiste, dont certains membres ont été arrêtés pour avoir brandi des drapeaux nazis.

– Et toujours le plus gros mensonge par omission de la crise ukrainienne, le passage sous silence de la conversation entre le ministre de AE estonien et Catherine Ashton, qui confirme l’utilisation par Maïdan, des snipers contre les policiers et contre ses propres manifestants.

En revanche, et pour finir par une note optimiste, nous avons été heureux de trouver dans Libération une excellente analyse de Dominique David (qui parmi ses nombreuses qualités, possède celle d’être professeur à l’ESM de Saint-Cyr). Il revient à juste titre sur la proposition de 2010 de Dmitri Medvedev de construire une nouvelle architecture de défense européenne. On évitera par contre les idioties de Dominique Moïsi sur la même page internet.

Xavier Moreau

Crédit photo : utenriksdept via Flickr (cc)

Auteur

Xavier MoreauSaint-Cyrien et officier parachutiste, titulaire d'un DEA de relations internationales à Paris IV Sorbonne, spécialisé sur les relations soviéto-yougoslaves pendant la guerre froide. Fondateur d'une société de conseil en sûreté des affaires, installé en Russie depuis 14 ans, travaillant également sur l'Ukraine, le Kazakhstan et la Serbie.Voir toutes les publications par Xavier Moreau →

15 commentaires

  1. Bourgois Hervé
    Bourgois Hervé15 mars 2014

    Ce commentaire pour vous remercier de vos analyses sur l’Ukraine.

  2. Charles
    Charles15 mars 2014

    Sur le site en espagnol de Russia Today est rapporté le contenu d’une interview de l’ancien président Giscard d’Estaing au portail russe Vesti (dont il n’est pas encore fait mention sur les sites de la presse française ce samedi soir). Giscard affirme que la Crimée a toujours été russe, que le référendum est une affaire interne entre la Russie et la Crimée, qu’il est vain de menacer la Russie et que l’Ukraine restera en dehors de l’UE et de l’OTAN (voir http://es.rt.com/vR1).

  3. Thomas
    Thomas16 mars 2014

    Tout simplement merci !

  4. Bill
    Bill16 mars 2014

    So, You like putin and Crimean annexation is right?

    • Realpolitik.tv
      Realpolitik.tv16 mars 2014

      Dear Sir, Crimea was part of Russia until 1954, when Nikita Khrouchtchev issued a decree transferring the Crimean Oblast from the Russian SFSR to the Ukrainian Soviet Socialist Republic.
      Regards. Yves

  5. Zabo
    Zabo16 mars 2014

    Une fois de plus, le clivage gauche/droite français ne signifie plus rien ! Merci Xavier Moreau de vos pertinentes analyses.

  6. Charles
    Charles16 mars 2014

    Les prétendus ultranationalistes russophobes peuvent-ils accepter une fédéralisation ? Douteux. Ils vont probablement devenir de plus en plus violents et donc pousser les autres régions de la Petite Russie à rejoindre la Grande.

  7. Jean Louis
    Jean Louis16 mars 2014

    Le ballon d’oxygène pour comprendre une géopolitique compliquée (on oublie que c’est l’imbrication de la géographie et de la politique., donc une vraie matière).
    Moïsi reproduit les papiers de Zbigniew depuis bien longtemps. Il est strictement sans intérêt.

    Merci donc à Xavier Moreau

  8. Xénia
    Xénia16 mars 2014

    J’ai découvert tout à fait par hasard votre site au moment de « l’affaire ukrainienne » après avoir lu une intervention d’Aymeric Chauprade.
    Au moins, tant les informations que les analyses que l’on peut y lire ne sortent pas d’une brève de l’AFP que nos dits journalistes politiques agrémentent en fonction de leur repas du jour ou de consignes de leur rédaction. Donc, merci !

  9. Éliane
    Éliane16 mars 2014

    Merci de ce décryptage…la lecture en est facilitée par la clarté du propos

  10. ODIN
    ODIN17 mars 2014

    Un grand merci M. Moreau pour cette analyse qui me change des médias « collabos » français. La situation et ses perspectives me semblent bien plus claires. On vit dans un monde de fous.

    • GG
      GG17 mars 2014

      Odin,

      Je ne vous vois plus écrire de commentaires sur RIA Novosti. Auriez-vous trouvé une autre source d’informations digne de ce nom ? La fin de RIA Novosti m’embête fortement, je n’ai jamais trouvé une source d’informations aussi indépendante et sérieuse, je doute qu’un jour nous retrouvions un tel média d’Etat.

      Je pense que M. Poutine redoute des troubles au moment des élections en Russie (comme ça c’est vu au cours des dernières présidentielles), et qu’il veut absolument éviter qu’une telle agence indépendante donne la voix à l’opposition pro-OTAN. On peut penser que c’est une erreur, mais il est possible qu’un nombre de personnes ne comprenne pas entièrement les enjeux, et qu’un média trop indépendant soit vecteur de troubles. J’espère que la nouvelle agence restera pertinente, au moins pour ses versions étrangères, mais j’ai des doutes.

      Les informations pré-digérées à la sauce occidentale (ou à n’importe quelle sauce) n’ont aucun intérêt.

      Merci M. Chauprade, d’avoir réalisé le site Realpolitik. Il est important, surtout dans notre époque de la guerre de l’information.

  11. Titsar
    Titsar17 mars 2014

    Merci pour vos analyses très sérieuses, continuez SVP.

    Cependant il y a certains aspects sur lesquels je porte un regard différend :

    1 USA : ils ont réussi à foutre le Bardak en plein milieu de l’Europe, ils ont créé une tension importante UE-Russie qui est l’un de leurs objectifs primordiaux. Difficile de dire s’ils ont gagné au niveau médiatique. Il semblerait que oui, même si à moyen terme ils ont favorisé par leurs mensonges grossiers l’émergence d’une conscience européenne en réaction contre l’influence américaine.
    Mais n’oublions pas l’aspect économique. Pour moi, il s’agit aussi d’une guerre économique des américains pour affaiblir la Russie alors que les US et l’UE sont dans une situation critique. Les russes qui ont beaucoup investi en Ukraine se trouvent dans une situation douloureuse.
    Ceci est à mettre en parallèle avec d’une part l’Union transatlantique en cours (dont personne ne parle vraiment) et surtout la fin programmée du dollar et de l’Euro. En effet, l n’y a plus de solution de remboursement possible de la dette avec des taux de croissance inférieurs à 3% (je sais, ça parfait gros, mais c’est inéluctable.) On prépare le cataclysme à venir. Certains disent qu’on a déjà prévu une monnaie unique de remplacement USA-UE. La Russie en étant exclue, comme d’habitude.

    2 Crimée. Je persiste à croire que c’est maintenant que Poutine a toutes les cartes en mains qu’il va négocier. Il serait plus dans l’intérêt de Poutine et de tous que la Crimée très autonome n’intègre pas directement la Russie, comme l’Abkhazie et l’Ostéite du Sud. J’attends votre n°7 avec impatience. Le jeu durera au moins jusqu’au élections présidentielles de mai en Ukraine.

    3 L’Europe est en déconfiture. Les élections européennes à venir risquent de peser très lourd dans la balance. Les peuples européens ne supportent plus les grandes blagues qu’on leur raconte. Le repli identitaire prévisible sera durable et déterminant (même aux USA).

    4 Le plus grand perdant, ne l’oublions pas, c’est le peuple ukrainien.

    • GG
      GG17 mars 2014

      Titsar,

      Le peuple Ukrainien n’a pas encore perdu. Celui de la Crimée, à la vue des résultats, est incontestablement heureux de son sort. La Russie essaie de créer une Ukraine fédérale afin d’améliorer le sort futur du peuple Ukrainien. Il s’en sortira peut-être mieux que nous à terme.

  12. chb
    chb23 mars 2014

    Indépendamment des défauts du gouvernement Ianoukovitch, les « infos » que nous avons reçues de Kiev ont été depuis le départ une avalanche de propagande, et ont minimisé l’implication occidentale dans les émeutes, celles-ci plutôt nazies que pro-européennes.
    Timisoara puissance dix.
    Ce documentaire est clair : on ne peut pas faire confiance aux médias.
    http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=z2qvf6lugWI
    On le savait bien sûr, depuis Timisoara, depuis la destruction de la Libye, depuis la guerre à la Syrie, depuis 2001 pour certains d’entre nous… Mais c’est quand même

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