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République bananière d’Ukraine, épisode 9

République bananière d’Ukraine, épisode 9

République bananière d’Ukraine, épisode 9

Épisode 9 : les États-Unis contre l’Europe, par Xavier Moreau

La France-Russie résiste à Washington

Xavier Moreau

Xavier Moreau

Nous avions évoqué lors de notre épisode 8 la résistance du gouvernement français à la pression américaine, qui voulait nous voir renoncer à la livraison des deux BPC à la Russie. Pour les États-Unis, cet embargo aurait eu le double avantage de priver la Russie de bâtiments de projection, qu’elle ne peut produire aujourd’hui, et de faire disparaître son seul concurrent au monde dans ce domaine. La France aurait perdu le statut de fournisseur fiable et alternatif, elle aurait dû dédommager la Russie qui a produit une partie de ces bateaux. L’affaire aurait donc coûté à la France sa capacité navale militaro-industrielle. Le soutien d’un monsieur Desportes ou d’un Bruno Lemaire à cette solution pourrait s’apparenter à de la haute trahison. Notre optimisme nous pousse cependant à croire, qu’en fait, monsieur Desportes est un cavalier qui ne comprend rien à la Marine, et que les connaissances des enjeux maritimes de Bruno Lemaire se limitent à la pêche dont il fut le ministre, et au cabillaud qu’il trouve dans son assiette.

Cette tentative de briser notre BITD (Base Industrielle et Technique de Défense) n’est qu’un aspect de l’offensive américaine contre nos intérêt en Russie. Priver la France du marché russe revient à enterrer l’essentiel de son potentiel de développement en Europe. La Russie pourrait prendre le relai d’un marché intérieur en voix de réduction pour raison budgétaire. Le gouvernement français a également résisté contre la volonté atlantiste de mettre dans la liste noire européenne, les principaux relais francophiles de la France en Russie. Tous appartiennent au premier cercle de Vladimir Poutine. Il s’agit de Gennady Timchenko (Novatek, Banque Russia, Gunvor…), président du Conseil économique des entreprises françaises et russes de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe et chevalier de la Légion d’Honneur, de Vladimir Yakounine (président de RGD, la SNCF russe), co-président du dialogue franco-russe, et enfin les frères Rotenberg, partenaires de Vinci pour la construction de l’autoroute Moscou-Saint-Petersbourg, que la compagnie française avait emporté sur son rival américain.

Le gouvernement français a tenu bon jusque-là, et il serait souhaitable, dans l’intérêt de notre industrie et de nos entreprises, que les différentes forces politiques françaises adoptent un discours commun contre notre adversaire le plus nuisible qui se trouve aujourd’hui de l’autre côté de l’Atlantique.

La guerre civile américaine

Ces derniers jours ont démontré que, depuis leur défaite en Crimée, les États-Unis avaient été incapables de renouveler leur stratégie de déstabilisation. Le Kremlin qui lit dans les intentions américaines comme dans un livre ouvert, ne se laissera pas entraîner dans une escalade fatale. Il est nécessaire de revenir sur ce modèle qui a si bien fonctionné en Yougoslavie, mais qui a échoué en Ossétie, en Syrie, en Crimée et bientôt en Ukraine. La stratégie américaine de guerre civile s’appuie sur les fondamentaux suivants :

– soutiens aux extrémistes islamistes, fascistes ou aux groupes mafieux ;

– massacres de ses propres alliés pour faire accuser l’ennemi désigné : marché de Markalé en Bosnie, faux massacres de Rachak au Kosovo, snipers à Sarajevo, à Damas ou à Maïdan. L’essentiel pour la réussite de cette manipulation est qu’aucune enquête ne soit entreprise sérieusement avant plusieurs années. La vérité sur les manipulations et les crimes américains en Yougoslavie n’apparaît que pour les historiens qui ont du temps à passer sur les archives du TPY. Pour les autres, les médias sont sensés conditionner les pensées réflexes chez les populations occidentales. Internet et la libre circulation de l’information ont mis fin à cette impunité dans le mensonge, qui caractérisait les médias français jusqu’au début des années 2000 ;

– multiplication des crimes contre la population civile de l’ennemi désigné, afin de provoquer une riposte justifiée mais violente, qui puisse être dénoncée comme une atteinte aux droits de l’Homme : meurtres de masse de Nasser Oric autour de Srebrenica, violence de « Pravy Sektor » contre les « Berkuts » etc ;

– intervention militaire, soit au moyen de mercenaires, soit par un soutien direct de l’armée américaine comme en Yougoslavie, soit par des livraisons d’armes ;

– dans le cadre de ces opérations militaires et si cela est possible, épuration ethnique afin de remplacer la population initiale, par une autre plus favorable : le remplacement des Serbes du Kosovo par les Albanais reste l’exemple le plus parlant ;

– une condition importante pour la réussite de l’opération est d’avoir en face un pouvoir politique soit corrompu (Ianoukovitch), soit faible et manipulable (Milosevic, Chevardnadze). Là où le pouvoir est fort, la révolution échoue. Tel est le cas en Biélorussie ou en Syrie.

L’erreur des États-Unis, et la raison de leurs défaites en série face à la Russie, est leur incapacité à renouveler leur stratégie de guerre civile. Comme les derniers développements de la crise ukrainienne l’ont démontré, les Russes anticipent aisément les coups tordus du Département d’État.

Washington et la politique du pire

Les États-Unis savent que l’Ukraine est perdue pour eux et que le temps joue pour la Russie. La fin des livraisons de gaz, la banqueroute imminente de l’état libéralo-nazi ukrainien, l’incapacité de l’occident appauvri à apporter une aide autre que financière, contribuent à faire de la Russie l’acteur central et incontournable de la résolution de la crise. Le seul bénéfice, que pourraient encore tirer les États-Unis de la situation en Ukraine est une rupture profonde entre la Russie et le reste de l’Europe. C’est le sens des derniers événements dans l’est de l’Ukraine. On comprend parfaitement la réaction des manifestants des principales villes de l’est de l’Ukraine, qui voient leur sort lié à un gouvernement putschiste, composé pour un tiers de néo-nazis. L’augmentation du prix du gaz, l’impuissance du gouvernement Iatsenouk, ont ajouté à la motivation des quelques centaines de manifestants, qui n’ont fait que répéter l’exemple de Maïdan dans leur ville. C’est d’ailleurs ce qu’expliquait à la Rada le courageux chef du parti communiste, Petro Symonenko, avant de se faire chasser par les démocrates néo-nazis de l’UE (BFMTV a bien sûr caviardé le début de la vidéo). Nous reconnaissons en tête des attaquants le très démocrate député de Svoboda, Mikhail Golovko, destructeur d’église orthodoxe et partisan de l’arme nucléaire. Nous devons admettre que le seul parti qui se tient dans cette période de compromission et de trahison est justement le parti communiste ukrainien qui est en train d’acquérir, par sa constance et le courage de ses députés, de nouvelles lettres de noblesse.

La Russie n’a aucun intérêt à fomenter des troubles dans l’est de l’Ukraine, car le temps joue largement en sa faveur, notamment à cause de l’impossibilité pour l’Ukraine de payer sa facture gazière. En outre, même si le gouvernement libéralo-nazi peut envoyer quelques centaines de mercenaires ou d’activistes de « Pravy Sektor », les États-Unis ne peuvent espérer organiser l’épuration ethnique de l’est de l’Ukraine (Donetsk ou Kharkov compte plus d’un million d’habitants), comme ils l’ont fait en Krajina, au Kosovo, ou tenter de le faire en Ossétie. Les occupations de bâtiments publics, qui auraient dû être embarrassantes pour la Russie, se sont retournées en sa faveur. Le Kremlin a montré aux Européens qu’il ne comptait pas utiliser le prétexte de l’envoi dans l’est des milices néo-nazies pour intervenir, au grand damne du Département d’État qui jouait là une de ses dernières cartes. Avec l’impuissance du gouvernement libéralo-nazi et l’effondrement économique de l’Ukraine, ce n’est pas quelques centaines de courageux russophones qui vont prendre les armes, mais des centaines de milliers d’habitants de Kharkov, de Donetsk ou de Lougansk, qui vont descendre dans la rue dans les semaines à venir.

L’élection du 25 mai

Catherine Ashton, qui ne nous a toujours pas expliqué pourquoi elle a tenté de passer sous silence l’origine des snipers de Maïdan, a déclaré, non sans humour, que les habitants de l’est de l’Ukraine devaient utiliser les élections du 25 mai pour exposer leurs buts politiques. Elle ignore sans doute qu’avec la constitution de 2004, le Président ne pourra pas dissoudre le parlement, les conditions étant trop limitatives. Autrement dit, il n’y aura pas d’élection législative avant au moins deux ans et l’Ukraine continuera donc à être gouvernée par le même gouvernement libéralo-nazi. Cette élection, comme le reste de ce putsch sont une véritable mascarade. Sergei Lavrov a ouvert une porte en acceptant de négocier avec l’UE et les États-Unis à condition que les différentes parties de l’Ukraine soient représentées, c’est-à-dire le gouvernement libéralo-nazi et les représentants de l’est et du sud. Le ministre des affaires étrangères russe a proposé de choisir ces derniers parmi les candidats validés pour les élections présidentielles.

Comme nous l’avons dit depuis le début, la Russie a quasiment toutes les cartes en mains. Alors qu’en décembre elle offrait crédit, gaz et même un projet industriel global avec le complexe militaro-industriel ukrainien, les occidentaux proposent de l’argent… pour payer les dettes. Non seulement il n’est pas question d’investissements productifs, mais l’Ukraine n’a toujours pas vu l’ombre d’un hrivna. À moins de deux mois des élections européennes, l’UE démontre avec détermination qu’elle n’est qu’une créature du Département d’État, conçue pour l’asservissement de l’Europe. Elle n’est plus synonyme de prospérité, de paix et de démocratie, mais de ruine et de guerre. C’est à Paris, Moscou et Berlin de se réunir pour sortir l’Ukraine de cette catastrophe.

Xavier Moreau

Crédit photo : Yannick Le Bris via Wikimedia (cc)

Auteur

Xavier MoreauSaint-Cyrien et officier parachutiste, titulaire d'un DEA de relations internationales à Paris IV Sorbonne, spécialisé sur les relations soviéto-yougoslaves pendant la guerre froide. Fondateur d'une société de conseil en sûreté des affaires, installé en Russie depuis 14 ans, travaillant également sur l'Ukraine, le Kazakhstan et la Serbie.Voir toutes les publications par Xavier Moreau →

11 commentaires

  1. Laurent Privet
    Laurent Privet9 avril 2014

    Toujours un plaisir de vous lire

  2. Thomas
    Thomas9 avril 2014

    Merci de toujours suivre avec attention la crise en Ukraine !

  3. xénia
    xénia9 avril 2014

    De nouveau, félicitation pour cette excellente analyse. Dommage, qu’elle ne soit pas reprise par notre presse asservie ou inculte (c’est selon) ou les deux à la fois.

  4. poinsard
    poinsard9 avril 2014

    bonjour Monsieur Moreau,

    Nous serions à Hollywood, cela pourrait s’appeler « The Free Retun » saison 9. j’ai hâte de lire la Saison 10 & 11. C’est mieux que NCIS, Home Land & tuttis quanti… Ça me fait penser que NCIS va bientôt lâcher Al Quaida & les iraniens au profit du « nouveau soviet croqueur des « (alliers-nations) démocratiques du monde libre des droits de l’homme….& du sociétal gendré. On n’en voit pas la fin de cette « tu-meurs ».
    Plus sérieusement, je crains le pire au vue des possibles résultats de mai via l’ E.U.
    Faire le forcing pour valider le traité du « nouveau » marché atlantiste car y a besoin de mettre au plus vite un autre pipe-line afin de pomper les « encore » riches des peuples européens, avec comme argumentaire hyper simple: MOI firme internationale CHEF, toi « états européens » SOUMIS à MOI.
    Si pas assez rapide pour enrayer l’implosion du papier vert, alors plan B. on met le bordel en europe pour occuper le front de l’Ouest qui devient par la force des choses le nouveau Far Ouest car le centre du monde libre se déplace. Et puis la guerre c’est bon pour le business.
    On peut même envisager un tour de cochon en Extrême-Orient si c’est la bérézina à Wall-Street et avant que le pays du Panda ne soit plus prenable sans dégâts collatéraux important au pays du burger.

    Quoi qu’il en soit la mentalité des financiers a changée. En 29 ils se jetaient tous seuls par la fenêtre, aujourd’hui ils désirent nous imposer leur attitude suicidaire. A première vue ils semblent pourvus d’intelligence mais tout semble démontrer le contraire attendu qu’ils ont lobotomisé le peuple américain seul frein à mes yeux de cette folie.

    Biens à vous
    F.P

  5. DRAGON
    DRAGON9 avril 2014

    Merci pour cette chronique qui je crois est suivie par beaucoup de monde et combien instructive et utile pour faire pièce à la désinformation de plus en plus grotesque dont nous somme victimes chaque jour.

  6. Zabo
    Zabo9 avril 2014

    Merci pour cette analyse qui nous remet du baume au coeur ! Que Dieu conseille et assiste la Russie dans cette guerre qui ne dit pas son nom et qu’il confonde l’état satan US !

  7. miki85
    miki8510 avril 2014

    bonjour excellente analyse

    concernant l’aide us en gaz s’est une imposture de plus que des paroles
    État pathétique de la narrative de BHO sur le gaz US
    http://www.dedefensa.org/article-_tat_path_tique_de_la_narrative_de_bho_sur_le_gaz_us_10_04_2014.html

  8. Zonca Ronald
    Zonca Ronald10 avril 2014

    J’apprécie vos commentaires sur les développement de la crise Ukrainienne. Comment commentez-vous l’envoi d’un navire de renseignement français en mer Noire. J’ai sincèrement honte d’être français. Pourquoi ruiner les relations avec la Russie et surtout comment regagner le plus important, la confiance des Russes qui ne méritent pas toutes ces humiliations occidentales?

  9. kenzptd
    kenzptd10 avril 2014

    Le Maire est nouvellement membre de la Commission Trilatérale: ceci explique donc ses positions extrémistes.

    « les connaissances des enjeux maritimes de Bruno Lemaire se limitent à la pêche dont il fut le ministre, et au cabillaud qu’il trouve dans son assiette »: concernant sa connaissance de la pêche, tout ministre qu’il fût, si elle égale celle qu’il avait de l’agriculture dont il était également ministre, on peut craindre le pire, vu qu’il ignorait quelle superficie représentait 1 hectare…

  10. Clovis
    Clovis14 avril 2014

    M. Moreau,

    Lecteur assidu de votre site et de vos commentaires, je suis d’accord avec la quasi-totalité de vos analyses sur la Russie, sur l’Union européenne, le monde arabe, par contre je suis plus circonspect sur vos analyses sur l’Ukraine depuis le début de cette crise.

    Patriote francais et admirative du redressement de la Russie depuis l’arrivé de Poutine, je suis quand même gêné par vos analyses permanentes sur l’Ukraine.
    Vous mettez systématiquement de coté le sentiment national ukrainien, l’Histoire, dans le déroulement de cette crise.
    Ayant vécu en Ukraine et Russie, c’est le principal défaut des russes, ils considèrent l’Ukraine comme une province russe, les ukrainiens des « petits-russiens » comme on disait sous l’empire tsariste. Or les ukrainiens ne sont pas des sous-russes ou une variété de russes, ils ont une culture, une langue, des traditions propres. Il y a une patrie ukrainienne que les russes sont incapables de comprendre.
    Une bonne partie des ukrainiens en ont assez du paternalisme russe.
    J’ai rencontré à Kiev des militants de Svoboda, ce sont des patriotes sincères qui veulent que leur pays soit souverain (par rapport à Moscou, et par rapport à Bruxelles).
    Leur hostilité pour Moscou se comprend aussi par l’Holodomor, le plus grand génocide de l’histoire dont tout le monde se fout. Que la mouvance patriotique francaise, auquel ce site et moi-même j’appartiens, est incapable de comprendre les traces de l’Histoire, de ce système infâme qu’est le communisme (et non le tsarisme) et du symbole que signifie pour les ukrainiens un accord avec la Russie est bien triste. Une sorte de nouvelle mise sous tutelle soviétique pour l’Ukraine.

    Vous ne pouvez pas nier dans la révolte de Maidan, des raisons plus conjoncturelles, en effet si Poutine est un géant politique qui restera dans l’Histoire, force est de constater que Ianoukovitch était un président d’une rare médiocrité (vous n’etes pas sans savoir que Poutine le détestait), j’ai pu voir à Kiev la corruption généralisée du régime et de sa police.
    Au pouvoir, à part s’enrichir et son clan, on peut pas dire qu’il a fait grand chose pour son peuple et son pays.

    Là ou je vous rejoins c’est qu’en tant que patriote français je m’alarme des manœuvres américaines et de ce torchon qu’est l’union européenne, de la propagande anti-russe de l’oligarchie médiatique et politique européiste.
    Mais en tant qu’anti-communiste et patriote, je ne peux que me réjouir qu’un peuple brandissant sa fierté nationale fasse tomber la statue de Lénine et se débarrasse de ses gouvernants issus du communisme et réclame sa souveraineté. Souveraineté qui je vous l’accorde va disparaître si le pays rentre dans l’UE, l’Otan ou se plie devant le FMI.

    Et pour finir de grâce, éviter de traiter de fascistes en Ukraine, les patriotes ou ceux qui critiquent une certaine mainmise de Moscou.
    On se fait insulter par les BHL, les journalleux, les intellos-mondains, la classe politique à longueur de temps depuis des décennies quand on pense différemment du politiquement correct. Alors évitons de l’infliger aux ukrainiens. Sinon nous ne valons pas mieux que nos ennemis à l’intérieur de nos frontières.

    Salutations d’un patriote français.

  11. Loïc Porcher
    Loïc Porcher14 avril 2014

    Merci. Très intéressante analyse.

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