Jeudi 09 Septembre, 2010
   
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Francophonie et multipolarité

La Francophonie (ou Organisation internationale de la Francophonie) est un espace culturel, politique et économique de poids qui s'étend sur cinq continents, rassemble depuis le Sommet de Québec d'octobre dernier 56 Etats membres ainsi que 15 pays observateurs ce qui représente plus de dix pour cent de la population mondiale - moins de 1 % de la population mondiale est français. Les pays membres appartiennent aux cinq continents du globe et se réunissent tous les deux ans au Sommet de la Francophonie. Au sein de cette conférence siègent d'abord des États souverains ; à côté d'eux se trouvent aussi des communautés régionales : Nouveau-Brunswick, Québec, Val d'Aoste, communauté française de Belgique.

Les raisons qui conduisent un État ou une région à appartenir à la Francophonie sont diverses. Certains États font partie de la Conférence dans le but d'affirmer leur intérêt à l'égard de leurs minorités francophones constitutionnelles - cas du Canada, de la Suisse, du Royaume de Belgique -, d'autres ont le souci de leurs nationaux parlant français et qui ne disposeraient pas systématiquement de statut officiel ou qui ne représenteraient pas nécessairement de force politique réelle - c'est le cas du Vietnam, de la Bulgarie, de l'Égypte.

Les 56 États ou communautés représentés à la Conférence des pays ayant en commun l'usage du français sont répartis sur les cinq continents et leurs statuts sont fort diversifiés.

En Europe occidentale, la Francophonie compte 6 membres et 2 membres associés : la France, le Royaume de Belgique, la communauté française de Belgique-Wallonie-Bruxelles, la Suisse, le Luxembourg, Monaco, la région autonome du Val d'Aoste et l'Etat souverain d'Andorre qui sont membres associés.

La Belgique, État fédéral, est composée de trois communautés linguistiques, flamande, française et germanophone, et de trois régions autonomes : la Wallonie francophone, Bruxelles, ville bilingue, et la Flandre en majorité néerlandophone. La Belgique est doublement représentée au Sommet avec d'une part, le Royaume de Belgique, et d'autre part, la Communauté française de Wallonie-Bruxelles.

La Suisse comprend vingt-trois cantons, six d'entre eux forment à l'Ouest ce que l'on a coutume d'appeler la Suisse romande - Genève, Vaud, Neuchâtel, Jura, Valais et Fribourg - ; les quatre premiers sont exclusivement francophones, les deux derniers ont une partie francophone et une partie germanophone. En outre, le canton germanophone de Berne contient une importante minorité de francophones.

Au Luxembourg, quatre personnes sur cinq parlent le français qui est la langue de l'administration.

Intramontain, aux confins de la France, aggloméré à l'Italie en 1861, le Val d'Aoste bénéficie d'un gouvernement autonome en raison de sa francité et le français y jouit depuis 1948 d'une parité officielle avec l'italien. La population valdôtaine compte environ 75 % de francophones.

En Europe centrale et orientale, la Francophonie est représentée par la Roumanie, la Bulgarie, la Moldavie, l'Albanie, la Grèce, la Macédoine. Chypre est membre associé tandis que sont observateurs, l'Autriche, la Croatie, la Hongrie, la Lituanie, la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, la Serbie, l'Ukraine. Depuis le Sommet de Québec de 2008, la Lettonie est le deuxième pays balte intégré en tant qu'observateur.

Il y aurait aujourd'hui près de 30 % de francophones en Roumanie. En Bulgarie, ce pourcentage est plus faible - autour de 5 % - mais la tradition francophone est malgré tout constante.

Le Caucase entretient aussi une tradition francophone vivace. Si la Géorgie conserve pour le moment son statut d'observateur, l'Arménie a quant à elle été intronisée membre permanent de l'OIF lors du dernier sommet.

En Amérique du Nord, sont membres : le Canada, le Canada-Québec, le Canada-Nouveau Brunswick, et la France aussi, représentée dans la région par Saint-Pierre-et-Miquelon, ce qui nous rappelle combien la projection française est mondiale. La Louisiane et la Nouvelle-Angleterre ont, quant à elles, été associées en 1995.

Le Canada est officiellement bilingue - français et anglais - mais le statut de la langue française diffère au sein de ses dix provinces. Au Québec qui compte plus de 80 % de francophones, le français est seule langue officielle ; au Nouveau Brunswick, où vit la majorité des Acadiens, le bilinguisme est officiel ; dans les autres provinces, comme dans l'Ontario qui est voisin du Québec et qui compte une importante minorité francophone, l'anglais est langue officielle.

La Louisiane, découverte en 1682 par Cavelier de la Salle, prit son nom en l'honneur de Louis Le Grand. Colonie de la Couronne de France en 1731, la Louisiane accueillit nombre d'Acadiens à la suite de leur déportation en 1755, après qu'en 1713 l'Acadie dût être cédée à l'Angleterre par la France. Aujourd'hui, de nombreux jeunes Américains nés en Louisiane et dont les noms sont français choisissent d'apprendre la langue de leurs ancêtres lointains, une langue que leurs grands-parents parlaient encore mais que leurs parents avaient perdus. Cette dynamique montre que la Francophonie ne se réduit pas à l'Afrique mais qu'elle doit aussi recréer le lien entre toutes les composantes de l'ethnie française. Il y a la Louisiane, mais il y aussi la Nouvelle-Angleterre. De 1840 à 1939, de nombreux Québécois (eux-mêmes descendants de Français) émigrèrent vers la Nouvelle-Angleterre afin de trouver du travail.

Dans les Caraïbes, la Francophonie dénombre quatre membres : la France - Martinique, Guadeloupe, Guyane -, Haïti, Sainte Lucie et la Dominique.

En Afrique subsaharienne francophone, vingt pays sont présents aux Sommets de la Francophonie : ce sont le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, le Cameroun, Cap-Vert, la Centrafrique, le Congo, la République démocratique du Congo (ex-Zaïre), la Côte d'Ivoire, Djibouti, le Gabon, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Guinée Équatoriale, le Mali, le Niger, le Rwanda, le Sénégal, le Tchad, le Togo. En outre, Saint-Thomas et Prince est membre depuis le Sommet de Cotonou de 1995. Le Ghana, de tradition anglophone et membre associé, autant que les Guinée équatoriale et Bissau de tradition lusophone et hispanophone, apportent la preuve de l'intérêt politique qu'il y a à appartenir à la Francophonie pour un pays africain non francophone.

Tous ces pays en effet sont nés des anciennes colonies européennes, particulièrement de la France, mais aussi de la Belgique, du Portugal - Cap-Vert, Guinée Bissau -, de l'Espagne - Guinée Équatoriale. Dans la grande majorité de ces pays, la langue officielle est le français, mais s'y ajoutent l'arabe - Djibouti, Tchad -, l'anglais - Cameroun -, le kirundi - Burundi - et le kinyarwanda - Rwanda. C'est le portugais qui est langue officielle au Cap-Vert.

La situation de la langue française dans ces pays d'Afrique est particulière, puisque c'est la langue de l'administration, de l'enseignement et de la communication internationale.

Dans l'océan Indien, on compte 4 membres : les Comores, Madagascar, Maurice, les Seychelles (île initialement française avant d'avoir été donnée aux Anglais).

En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, sont membres le Liban, le Maroc, la Mauritanie, la Tunisie et l'Egypte (où la proportion de francophones reste cependant faible). La francophonie au Liban reste menacée par un double mouvement, l'arabisation (concomitante de la croissance démographique des musulmans contre laquelle les chrétiens ont du mal à résister) et l'américanisation des jeunes générations. La position du français reste cependant solide, essentiellement chez les Maronites, mais elle progresse chez les chiites et les druzes et même les sunnites.

L'Algérie pourtant très largement francophone n'appartient pas à l'Organisation internationale de la Francophonie pour des raisons idéologiques liées à une décolonisation mal assumée. Néanmoins le président Bouteflika a assisté en tant qu'invité spécial à son troisième Sommet de la Francophonie à Québec, en octobre dernier, après les sommets de Beyrouth en 2002 et Ouagadougou en 2004.

En Asie, sont membres le Cambodge, le Laos et le Vietnam (les trois pays de l'ex Indochine). La Thaïlande est devenue pays observateur lors du sommet de Québec.

Enfin dans le Pacifique, Vanuatu est membre.

En 2008, la population totale des membres et observateurs de la Francophonie s'élève à un peu plus de 810 millions d'habitants soit 12% de la population mondiale (sachant que la population mondiale est d'environ 6,7 milliards de personnes en 2008). Pour une France qui pèse 0,8% de la population mondiale (sachant que la part de sa propre population de souche française tend aussi à fondre), il est intéressant de pouvoir agir sur 12% de la population mondiale grâce à la communauté de langue.

La richesse globale de l'ensemble francophone reste légèrement inférieure à 10% de la richesse mondiale, mais le poids n'est cependant pas négligeable. Cette richesse est bien sûr concentrée sur les pays d'identité européenne et occidentale (France, Canada, Suisse...) mais, aussi bien les pays d'Europe centrale que des pays d'Asie comme le Vietnam, pourront être des atouts économiques importants dans l'avenir.

Le projet francophone, parce qu'il est éclaté sur cinq continents, est parfois opposé aux dynamiques de régionalisation et de formation de blocs continentaux intégrés. La question de l'avenir des relations privilégiées entre les pays francophones est en effet liée à la forme politique que prendront l'Union européenne, l'Accord de Libre-échange nord-américain, l'Association des Nations du Sud-est Asiatique, ou bien encore la Commission de l'océan Indien.

On constate que nombre de pays, notamment en Europe centrale, orientale et en Asie, aspirent à intégrer la Francophonie ; ils le font dans une perspective de contrepoids à un voisin plus puissant (Allemagne, Russie...). Il s'agit là de la vieille politique des équilibres pratiquée par les États depuis l'aube des temps. La recherche du contrepoids et de la diversification des liens diplomatiques est l'une des raisons géopolitiques essentielles qui motive des pays de faible tradition francophone à vouloir intégrer l'Organisation. L'OIF est une sorte de deuxième ONU. Pour un petit pays du Caucase, qui n'a pas de tradition internationale, rentrer dans l'OIF c'est pouvoir dialogue de manière plus étroite avec des pays asiatiques ou africains, et c'est aussi pouvoir se rapprocher de la France, membre du Conseil de sécurité de l'ONU. Laquelle France peut mobiliser d'autant mieux, lors des votes de l'ONU, les membres de l'organisation francophone.

En France, le projet francophone est défendu par les partisans d'une politique étrangère fidèle à la vieille recherche de l'influence mondiale et de l'équilibre des empires. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les défenseurs de « l'Amérique monde » voient d'un mauvais œil ce contre-projet visant moins à l'expansion d'une « France-monde » qu'à la défense de la diversité linguistique et culturelle et de l'équilibre multipolaire. Michel Guillou, acteur historique de la Francophonie institutionnelle, qui sut développer considérablement les réseaux universitaires francophones, a signé récemment un essai intitulé « Francophonie puissance » (éd. Ellipses, 2007), dans lequel il plaide pour une politique étrangère française marchant sur deux jambes : « Europe puissance » et « Francophonie puissance ».

La politique francophone peut être complémentaire de la politique européenne. Mais le projet francophone ne doit cependant pas être pensé de la même manière que le projet européen.

L'Europe est une civilisation, l'héritage commun de la Grèce, de Rome et du Moyen âge médiéval. La Francophonie, elle, visage moderne de l'héritage ultra-marin de la France, est aujourd'hui un assemblage de civilisations radicalement différentes (européenne, nord-américaine, caribéenne, noire africaine, maghrébine, asiatique...) rassemblées par une pratique renouvelée de la langue française. La langue seule ne suffit pas à faire une civilisation. Le fait que des Africains parlent français n'enlève rien au fait que leur système de pensée reste radicalement différent de celui des Européens.

La France appartient à la civilisation européenne, et celle-ci doit rester l'horizon prioritaire de sa politique. Pour autant, notre horizon ne saurait être réductible à la seule Europe. Pour une puissance globale, qui historiquement a construit son influence sur l'ensemble de la planète et non sur le seul continent eurasiatique, l'horizon est planétaire. D'ailleurs c'est l'horizon de l'Européen lui-même qui est extra-européen. A la différence des autres civilisations, la civilisation européenne préside aux destinées du monde depuis le XVIe siècle parce qu'elle n'a cessé de se projeter à l'extérieur. Par conséquent, réduire les nations européennes à la seule construction européenne c'est couper les Européens d'une part essentielle de leur identité. Les Européens ont vocation à se projeter dans le monde, à l'extérieur des frontières de leur civilisation.

Une Europe fondée véritablement sur l'idée d'unité de civilisation (à ne pas confondre avec l'architecture soviétoïde de la construction européenne telle qu'elle se déploie aujourd'hui) devrait pouvoir se construire sur le génie propre de ses nations et non sur la castration de leurs spécificités. Cette Europe réunifiée n'existera que si au moins trois conditions sont réunies :

  • l'arrêt et l'inversion de la dynamique actuelle de repeuplement de l'Europe occidentale par des populations extra-européennes ;
  • l'émancipation des Européens vis-à-vis des Etats-Unis, lesquels conçoivent la construction européenne comme partie prenante de la construction transatlantique :
  • l'acceptation des unions géoculturelles que les nations européennes doivent pouvoir former, conformément à leurs caractéristiques géographiques et historiques : la Francophonie bien sûr mais aussi l'Union pour la Méditerranée, l'Hispanidad, la lusophonie...

La France doit pouvoir tisser des liens étroits avec les pays de la Méditerranée comme avec l'ensemble des pays francophones sans que cela soit un motif de différend avec ses partenaires européens, étant entendu que l'idéal européen doit primer sur le reste, car la France est d'abord et avant tout une composante du monde blanc européen.

Jusqu'à présent, la Francophonie a souvent été le prétexte à la promotion du métissage (multiculturalisme et multiethnicisme) et du mythe de la dette coloniale (ce que les Européens devraient à un Tiers-monde décolonisé qu'ils auraient abondamment pillé...). Pour certains, l'idée francophone est même prétexte à accélérer encore les dynamiques migratoires qui submergent la France et la tuent à petit feu. Une telle Francophonie n'est pas compatible avec l'avenir de la France et de l'Europe. Paris doit clairement faire comprendre à ses partenaires francophones que la Francophonie n'a pas vocation à fournir plus de visas et d'aides. Il s'agit d'établir des relations entre pays souverains défendant chacun leurs intérêts. L'arrêt de l'immigration de peuplement en France doit être une priorité que Paris doit clairement assumer dans les enceintes institutionnelles de la Francophonie. Cette volonté ne doit pas se confondre avec la fin de la circulation des étudiants, des universitaires, des acteurs économiques... à l'intérieur de l'espace francophone. Mais qui dit circulation dit aller et retour. La France n'a pas besoin d'une Francophonie qui augmenterait des flux entrants destinés à se fixer définitivement sur le territoire métropolitain.

Une fois cette dimension prise en compte, la Francophonie peut alors être un véritable outil de développement et de multipolarité. De développement parce qu'il s'agit de fixer les élites dans leurs pays pour qu'elles assument leur devoir : s'occuper de leur frères. La multipolarité, parce que pour faire échec au mondialisme américain, les unités géohistoriques que sont les civilisations (Europe, Russie, Chine, Inde, Iran, monde arabe...) autant que les solidarités géoculturelles (Francophonie, Hispanidad, Lusophonie, espace germanophone...) sont appelées à se renforcer.


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