Jeudi 09 Septembre, 2010
   
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Quatre grands défis géopolitiques pour Benoît XVI

Le premier défi géopolitique que la diplomatie du Saint-Siège va devoir affronter est la résistance des plusieurs cultures nationales à l'influence de l'Eglise catholique. Dans le monde européen orthodoxe comme en Asie, le catholicisme reste en effet fortement associé à l'impérialisme occidental, et à cet égard, le récent et nouvel affichage des Etats-Unis auprès du Vatican n'a pu que renforcer cette perception.

Deux fractures historiques fortes expliquent cette résistance. Pour le monde orthodoxe, au XIe siècle, le schisme religieux Rome/Byzance et la première croisade. Pour l'Asie, à partir du XVI e siècle et de l'ouverture des grandes routes maritimes, les tentatives de colonisation européenne.

La Contre-réforme, à la fois pour endiguer le processus d'éclatement de la Chrétienté et reconstituer l'influence de l'Eglise catholique en Europe orientale et au Proche-Orient, lance une stratégie d'unification des Eglises orientales à Rome. Elle parvient à reprendre à l'Orthodoxie une partie des fidèles : là est l'origine des Eglises uniates. Aujourd'hui, les orthodoxes ukrainiens, russes et roumains considèrent que ces églises ont été et sont encore

l'instrument des peuples catholiques, Polonais, Autrichiens et Hongrois, tandis que les catholiques uniates (unis à Rome mais de rite oriental) reprochent aux patriarcats orthodoxes d'avoir profité de l'ère communiste pour s'emparer de leurs biens et de leurs églises. Sortis de la clandestinité depuis 1990, les Uniates roumains demandent ainsi à récupérer les quelques deux mille lieux de culte confisqués par les communistes au profit du clergé orthodoxe et sur le nombre desquels, en quinze ans, seuls cent soixante ont été restitués. La visite du Pape Jean Paul II en Roumanie en 1999 avait ravivé l'espoir uniate mais les chiffres sont implacables : au début du communisme, il y avait 2,5 millions d'uniates en Roumanie soit environ un dixième de la population ; il en reste aujourd'hui (recensement de 2003), moins de 200 000. La politique de la main tendue du pape Jean-Paul II au patriarcat orthodoxe de Bucarest n'aura pas porté ses fruits. En Ukraine en revanche, l'Eglise uniate, laquelle revendique 5,5 millions de fidèles sur une population de quarante huit millions d'habitants (uniates auxquels il faut ajouter le demi million de catholiques latins à l'ouest du pays), est parvenue à reprendre le contrôle des deux mille cinq cents églises incorporées sur ordre de Staline, en 1946, dans l'Orthodoxie. Les relations entre le Saint-Siège et les patriarcats autocéphales de Kiev (berceau de l'orthodoxie russe visité en 2001 par le pape) et de Moscou en subissent donc les conséquences, et ce d'autant qu'à la fois uniatisme et catholicisme latin d'Ukraine sont perçus en Russie comme le coeur du tropisme occidental de l'Ukraine. En optant pour le volontarisme plutôt que la repentance, l'Eglise catholique a en partie reconstitué ses divisions en Ukraine. Au-delà du cas uniate, Rome est perçue par le monde orthodoxe (plus encore par la pôle russo-slave de l'Orthodoxie que le pôle hellène) comme un instrument de domination qui n'a pour seul but que de supprimer son indépendance. L'hostilité du patriarcat russe a été manifeste ces dernières années lorsque Jean-Paul II a tenté d'organiser la communauté catholique de Russie qui représente 1,5 million de croyants. La guerre des Balkans ces dernières années, avec les indépendances croate et slovène et le rôle joué par le Saint-Siège dans cette affirmation, n'ont fait qu'aggraver la crise. Rome va donc devoir s'employer, pour progresser en Russie, à se démarquer de l'image d'outil de l'impérialisme occidental qu'un pape polonais acteur essentiel de la Guerre froide ne pouvait que renforcer à ses yeux.

En Asie, pourtant loin d'avoir été oubliée par Jean-Paul II (quinze pays visités durant le pontificat), c'est encore l'association de l'Eglise à l'histoire de l'impérialisme occidental qui explique largement les difficultés de Rome à consolider ou élargir son influence. Pour l'ensemble des pays asiatiques, à l'exception des Philippines où il affiche une pleine santé, le catholicisme est extérieur à la culture nationale dominante, laquelle s'identifie soit au bouddhisme, soit à l'hindouisme, soit à l'islam.

L'Inde compte seulement 0,3 % de catholiques contre 80 % d'hindous, le reste étant musulman. L'accès des catholiques aux administrations étatiques est fortement entravé et les mouvements radicaux hindouistes proches du Bharatiya Janata Party (parti nationaliste de gouvernement) s'attaquent régulièrement aux chrétiens. En Inde, l'évangélisation est assimilée à une forme de continuité de l'impérialisme européen. On se souvient qu'en 1986, lors de la visite du pape à Trichur, siège épiscopal syro malabar et capitale culturelle de l'Etat de Kérala (les chrétiens y constituent le quart de la population), les radicaux hindouistes avaient demandé des excuses pour les conversions au catholicisme, oeuvre en particulier du cardinal Toppo, chef de l'Eglise syriaque de Malabar.

Au-delà de la spécificité communiste, le problème du catholicisme chinois est comparable à celui du catholicisme indien : un fort sentiment national doublé d'une méfiance pour une religion « occidentale ». Sur 1,2 milliards d'habitants, la Chine compte environ 5 millions de catholiques regroupés et contrôlés au sein de l'Organisation patriotique officielle (qui n'entretient aucune relation avec le Saint-Siège) auxquels on doit ajouter entre 5 à 10 millions de catholiques « clandestins », membres d'une Eglise dite du « silence » qui parvient à entretenir, de manière distendue, des liens avec Rome. Au regard de l'identité chinoise, confucéenne et bouddhiste, avant d'être communiste, le christianisme, nestorien hier, catholique ou protestant aujourd'hui, représente une sorte de « parti de l'étranger ». Et même si cela n'est pas historiquement exact, les Chinois vous rappellent qu'effort des missionnaires et élan du colonialisme furent inséparables. Là est le principal obstacle à l'évangélisation romaine, laquelle doit en plus affronter la « concurrence » de l'évangélisme protestant. La reconnaissance de Taiwan par l'Etat du Vatican n'arrange rien à la situation. Deux jours avant la mort du pape, le cardinal Danneels s'était rendu à Pékin où il avait rencontré des responsables de l'Eglise officielle chinoise et le vice-premier ministre chinois. L'évêque de Hong-Kong avait même annoncé que le Saint-Siège était prêt à abandonner la reconnaissance officielle de Taiwan pour rétablir avec Pékin des relations suspendues depuis 1951. Mais au-delà du différend autour de Taiwan, reste l'enjeu central pour l'Eglise romaine : se faire accepter en tant qu'acteur extérieur à tout impérialisme temporel et pouvoir nommer librement les évêques chinois. Même enjeu au Vietnam, qui compte huit millions de catholiques, la seule communauté catholique d'Asie, avec celle de Chine continentale, à n'avoir jamais pu recevoir la visite d'un pape. En 2003, le Vietnam reprochait à Rome d'avoir nommé sans le consulter le cardinal archevêque de Saïgon. Là encore, le défi pour le nouveau pontificat sera de faire comprendre aux autorités vietnamiennes la compatibilité entre l'évangélisation catholique et la souveraineté étatique.

Comment développer le catholicisme dans un Pakistan où l'islam est le coeur de la construction nationale, l'origine même de la partition de l'Empire des Indes britannique au moment de la décolonisation ? Face à 95 % de musulmans, les 2 millions de chrétiens (et environ autant d'hindouistes) catholiques et protestants pèsent peu, et leur souci premier, avant l'évangélisation, c'est la survie à l'assaut double du fanatisme musulman et d'un Etat islamique qui procède par étouffement progressif (nationalisation des écoles, obstacle à la réparation et a fortiori à la construction des églises...). Même refus de l'évangélisation chrétienne en Malaisie, où islam et identité nationale sont intimement liés. Quelle peut être la marge de manoeuvre de ces chrétiens qui représentent 8 % de la population de la partie malaisienne de Bornéo et gouvernent l'Etat de Sabah face aux partis islamiques de Kuala Lumpur ?

Survivre d'abord, évangéliser ensuite, telle est aussi la préoccupation de ce million de chrétiens du Sri Lanka qui a fait souche chez les Cinghalais comme chez les Tamouls, et que le bouddhisme de l'Etat central tolère d'autant moins que le pape avait rappelé le caractère athée du bouddhisme lors de sa visite de 1995.

Très souvent donc, en Asie, le catholicisme se heurte à la résistance de la culture nationale. Mais le problème est encore aggravé dans les pays asiatiques où l'évangélisation, dès le départ, n'a pu se faire qu'au sein de minorités ethniques tenues à l'écart des pouvoirs centraux. Là l'Eglise est presque structurellement bloquée dans son effort d'évangélisation. C'est le cas en Indonésie où la difficulté de la christianisation due à un nationalisme islamique est renforcée par le fait minoritaire. Ces catholiques des Célèbes et des Moluques qui constituent la majorité des 10 % de chrétiens vivant dans des archipels indonésiens éloignés du centre géopolitique, Java, n'appartiennent pas aux ethnies dominantes (Javanais, Sondanais, Madurais et Balinais) mais à des minorités marginales (Batak, Dayak, Moluques...). De même; dans la partie indonésienne de l'île de Nouvelle Guinée, les catholiques (et protestants) papous s'opposent à la colonisation (appelée transmigration) venue des îles du centre.

Le drame du catholicisme en Indonésie, c'est qu'il est, aux yeux de l'Etat indonésien, et l'histoire du Timor oriental en témoigne, un potentiel de sécession, un facteur de séparatisme. De même en Birmanie, Etat fédéral multiethnique, où le christianisme a pris souche seulement chez quelques ethnies, les Karen par exemple (5 % de la population dont 20 % sont chrétiens) qui comme d'autres ethnies de la forêt ou de la montagne partiellement évangélisées, sont extérieures au coeur identitaire de la Birmanie, ethniquement birman et religieusement bouddhiste. Même phénomène en Thaïlande où les conversions sont pratiquement inexistantes chez les Thaïs bouddhistes, et ne concernent que quelques minorités ethniques marginales, ce qui ne donne au total que 300 000 catholiques.

Perçu tantôt comme parti de l'étranger, tantôt comme facteur de séparatisme (ou les deux à la fois), en Europe orientale comme en Asie, l'Eglise catholique va devoir, au cours du prochain pontificat, apporter une réponse à ce premier défi géopolitique. Comment faire pour que l'effort d'évangélisation soit admis par les Etats comme compatible avec identité et souveraineté nationales ?

Le deuxième défi géopolitique n'est autre que la face religieuse de la mondialisation du libéralisme américain, phénomène qui a pris son accélération à la fin de la Guerre froide. Il s'agit du formidable mouvement, parfois insidieux, parfois éclatant, de pénétration de l'individualisme dans le christianisme. Ce phénomène se traduit de deux manières : soit par la protestantisation du catholicisme, soit par l'essor fulgurant des nouvelles formes d'évangélisme protestant, notamment le pentecôtisme. Ici, ce ne sont plus l'Europe orientale et l'Asie qui sont concernées (car autant l'orthodoxie que les cultures nationales asiatiques résistent assez bien à l'individualisme d'essence anglo-saxonne), mais l'Europe occidentale, les Etats-Unis d'Amérique, l'Amérique Latine ou encore l'Afrique.

En Europe occidentale, le protestantisme a préparé la sortie du religieux. Le taux de pratique religieuse dans les pays protestants d'Europe atteint des records inégalés : dans le Danemark luthérien, 2 % des personnes assistent chaque semaine à un office contre 65 % dans la très catholique Irlande. Seuls 38 % des Suédois croient en Dieu contre 81 % des Italiens. Pire encore, comme l'a très bien analysé Samuel Huntington, les catholiques européens qui appartiennent aux sociétés majoritairement protestantes (Allemagne, Suisse, Pays Bas...) se sont progressivement protestantisés comme l'atteste leur affirmation progressiste et libérale. Un catholique hollandais d'aujourd'hui ressemble bien plus à un calviniste de l'Eglise réformée hollandaise qu'à un catholique italien ou français tellement sa messe tend vers l'austérité et le dénuement. Et ce catholicisme des pays protestants du Nord, si souvent cité en exemple par les médias pour son progressisme, n'à guère plus que de catholique que sa seule subordination à l'autorité romaine.

Le cas des Etats-Unis est plus complexe. On peut tout d'abord affirmer que le catholicisme américain (déjà démographiquement important : 62 millions de personnes ce qui n'est pas loin du quart de la population et 150 élus catholiques au Congrès sur 535 parlementaires ce qui en fait la confession la mieux représentée devant les baptistes et les méthodistes) va jouer un rôle central dans l'avenir de l'identité nationale et dans la cohésion future de la première puissance mondiale. Dans l'identité : les Etats-Unis sont une nation en voie d'hispanisation donc de catholicisation ; il y a déjà une majorité d'hispaniques dans dix Etats américains et sur les quelques 62 millions de catholiques déjà 24 sont hispaniques. Dans la cohésion : l'Eglise catholique américaine est la seule église qui échappe à l'ethnicisation du religieux. Depuis le début des années 80, plus de trois cent soixante quinze églises protestantes ou orthodoxes se sont formées sur une base ethnique ; baptistes ou méthodistes se retrouvent dans des églises distinctes selon qu'ils sont African American ou Anglo American ; il y a maintenant des églises évangéliques indépendantes pour les immigrants venus de Corée ou d'Amérique centrale... Bien au contraire, il faut aller à la messe pour rencontrer côte à côte des Anglo Américains, des Mexicains, des Philippins, des Vietnamiens ; dans le diocèse de New York, l'Evangile est lu en trente langues différentes y compris le chinois, le coréen et l'arabe. C'est un aspect peu souvent souligné : lorsque l'Amérique affrontera la crise de sa société multiculturelle, l'Eglise catholique apparaîtra comme un facteur d'unité nationale. Il est possible que le président Bush, qui offre, comme réponse au défi de la fragmentation communautariste, le nouvel ennemi dont l'Amérique a besoin pour sauver sa cohésion (le terrorisme international après le communisme), ait compris la place stratégique que le catholicisme américain va occuper dans les années à venir.

Mais c'est justement ce rôle stratégique qui risque d'amplifier ce que le catholicisme américain vit au moins depuis la Première Guerre mondiale : son intégration dans l'identité nationale est en même temps une protestantisation. Parce qu'en effet les valeurs anglo-protestantes forment le noyau historique de la culture américaine, en devenant de véritables américains les catholiques américains entrent dans l'esprit du protestantisme. Preuve en est la synthèse originale que les prélats catholiques américains ont effectué entre l'universalisme américain et la Destinée manifeste des Etats-Unis, sa dimension de nation élue appelée par Dieu à évangéliser aussi bien politiquement que religieusement, le monde entier. « Nous sommes forcés de croire, a dit l'archevêque Ireland en 1905, qu'une mission particulière a été assignée à l'Amérique (...) celle d'engendrer un nouvel ordre social et politique (...) Avec le triomphe de l'Eglise en Amérique, la vérité catholique, portée par les ailes de l'influence américaine, se répandra dans l'univers entier. ». L'Eglise catholique intègre de plus en plus « l'Eglise Amérique », motrice depuis 1945 de la mondialisation. Cette « protestantisation » du catholicisme américain ne passe pas seulement par un ralliement à un messianisme d'essence puritaine, il se traduit concrètement dans la pratique du catholicisme : aussi bien l'affaiblissement progressif du rôle de la messe et du clergé au profit de petites communautés catholiques « autogérées » que la participation croissante de catholiques à des offices pentecôtistes (conséquence logique de l'oecuménisme prôné depuis Vatican II) en témoignent. Le phénomène de perte de l'authenticité de la messe est accentué par la présence croissante de ceux que l'on appelle aux Etats-Unis les « seekers », ces chercheurs qui, dans ce grand « marché » américain du religieux, viennent glaner ici un peu de catholicisme, ailleurs un peu d'évangélisme ou de religion orientale.

De prime abord donc le Saint-Siège peut regarder sous un jour favorable l'hispanisation des Etats-Unis d'Amérique, c'est à dire de l'augmentation croissante des catholiques dans la population américaine ; mais il doit néanmoins s'attendre à ce que la protestantisation du catholicisme ait des conséquences sur le clergé. La médiatisation importante des affaires de pédophilie dont se sont rendus coupables des membres du clergé catholique traduit en effet bien plus que la catharsis d'une indignation légitime : elle vise à provoquer un mouvement favorable au mariage des prêtres chez les catholiques américains (comme en Europe occidentale d'ailleurs). Une telle mutation ne serait pas anecdotique : à la Curie romaine, le catholicisme américain est le mieux représenté après le catholicisme italien : onze cardinaux en âge de voter. L'enjeu du Rome sera donc bien d'assumer demain la centralité du catholicisme dans l'identité américaine sans y perdre son âme.

La dimension du « défi protestant », c'est le formidable essor des nouvelles formes du protestantisme. Aujourd'hui si la moitié des chrétiens dans le monde sont des catholiques, déjà le quart est pentecôtiste ou membre d'églises évangéliques indépendantes. Le pentecôtisme s'est développé à une vitesse fulgurante, passant de presque zéro à environ trois cents millions de pratiquants en moins d'un siècle, presque la moitié à lui seul du protestantisme[i]. Il a atteint un effectif double de l'orthodoxie, et si rien de change, en 2025, les catholiques représenteront moins du tiers des chrétiens. Comme l'ensemble des mouvances issue de la dissidence du protestantisme européen et qui ont prospéré à partir de la fondation des Etats-Unis (baptisme, méthodisme, piétisme, évangélisme), le pentecôtisme se caractérise par la relation directe de l'individu avec Dieu, par la supériorité de la Bible comme source unique de la parole divine, par l'expérience rénovatrice de la « seconde naissance » (le président Bush est l'exemple même de ces « born again »), par une responsabilité personnelle de prosélytisme et de témoignage qui écarte d'emblée toute idée de clergé spécifique. C'est bien dans le fait que chacun devient en lui-même une Eglise autogérée que l'on doit voir le triomphe de l'idéologie individualiste et libérale.

En Afrique, les sectes évangéliques et en particulier le pentecôtisme sont en plein essor. Au Nigeria, pays qui compte vingt millions de catholiques sur cent vingt millions d'habitants, le président élu en 1999 est baptiste. En Afrique du Sud, déjà 80 % des chrétiens noirs appartiennent au pentecôtisme. En Côte d'Ivoire, le pentecôtisme exerce une influence très forte sur le pouvoir du président Gbagbo.

L'Amérique Latine, bastion traditionnel de la ferveur catholique, est aujourd'hui confrontée au défi des Eglises évangéliques venues des Etats-Unis. La Théologie de la prospérité défendue par les pentecôtistes a remplacé la Théologie de la Libération qui sévissait durant la Guerre froide : elle bâtit des temples, investit des universités et des chaînes de télévision et exploite la détresse produite par les catastrophes naturelles (cyclones, glissements de terrain et tremblement de terre ont durement frappé les pays d'Amérique centrale ces trente dernières années). Les plus fortes progression sont enregistrées au Guatemala (30 % des chrétiens sont désormais évangélistes contre 18 % il y a 25 ans), au Salvador et au Brésil (la plus importante communauté pentecôtiste du monde avec 15 millions de fidèles revendiqués), pays qui au début du siècle étaient à cent pour cent catholique. L'impact est visible au sommet de l'Etat. Le premier président de la république pentecôtiste est arrivé au pouvoir en 1982 au Guatemala. Au Pérou, au début des années 1990, Alberto Fujimori était élu avec le soutien pentecôtiste. On estime qu'en Amérique Latine, huit cent personnes quittent chaque jour l'Eglise catholique pour rejoindre le pentecôtisme[ii]. L'hémorragie est évidente, et la stratégie du dialogue choisie par Rome n'a apporté aucun remède. L'Eglise catholique a récemment demandé pardon aux pentecôtistes par la voie de Kilian McDonnell, bénédictin américain qui dirige l'Institut oecuménique de l'Université de Collegeville dans le Minnesota : « Je confesse que par ignorance coupable, beaucoup de catholiques ont identifié les pentecôtistes à une secte » a dit-il déclaré. Est-ce bien là la solution pour stopper la déferlante pentecôtiste ? Partout dans le monde, et fait exceptionnel, y compris dans le terreau musulman, des villages de la montagne kabyle en Algérie jusqu'en Ouzbékistan, des conversions au pentecôtisme sont enregistrées, la vague religieuse coïncidant avec la vague géopolitique américaine. On ne peut alors s'empêcher de faire le parallèle entre le formidable mouvement d'évangélisation catholique accompagnant, à partir du XVI e siècle, la projection mondiale des puissances européennes (Espagne, France, Portugal...) et l'évangélisation pentecôtiste résultant de la planétarisation de la puissance et des valeurs (individualistes) américaines.

A cette mondialisation du libéralisme américain et son pendant religieux, la religiosité individualiste, l'islam tente de résister, prenant parfois des formes radicales, sunnites ou chiites. La vigueur de l'islam est, à bien des égards, un défi pour le catholicisme, notre troisième grand défi pour l'Eglise catholique du XXI e siècle. Dans le Moyen-Orient en majorité islamisé, comme en Afrique subsaharienne et jusque dans les finistères asiatiques du grand mouvement de christianisation initié au XVIe siècle par les nations européennes, le catholicisme minoritaire recule, sous la pression double des Etats musulmans et des mouvements islamistes.

Les chrétiens du monde arabe d'abord (12 millions sur plus de 300 millions d'Arabes) connaissent un phénomène d'érosion constant depuis le début du XX e siècle. En 1998, les patriarches, chefs et responsables des Eglises chrétiennes des quatre familles (catholique, orthodoxe, orthodoxe orientale, évangélique) publièrent une lettre pastorale à Chypre mettant en garde les chrétiens contre la tentation de l'exil vers l'Occident. Pour l'Eglise catholique en particulier, l'enjeu est de conserver ce que les missions latines avaient pu « récupérer », durant les siècles passés, quelques morceaux cassés de la Chrétienté. Il s'agit en effet de sauver les restes du christianisme nestorien[iii] ramenés dans Rome au XVI e siècle sous l'action missionnaire des dominicains et franciscains, et qui forment aujourd'hui les Assyro-chaldéens d'Irak. Autre enjeu : le sort des descendants des orthodoxes qui s'étaient placés sous l'autorité du pape au XVII e siècle, ces Arabes melkites du Liban, de Syrie, de Palestine, d'Irak, qui ont tant contribué au XIXe siècle au mouvement de la Nadha (renaissance arabe), à la formation d'un sentiment d'arabité distinct de l'islam. On peut s'interroger encore sur l'avenir des Jacobites, Coptes et Arméniens qui s'étaient séparés de Byzance au V e siècle (après le concile de Chalcédoine) et que les missions latines firent rentrer dans l'Eglise au XVII e siècle[iv]. Sauver enfin ces sept cent mille maronites libanais, unis depuis toujours à Rome, confrontés au défi de la montée démographique du chiisme et de la radicalisation d'une partie des sunnites. Alors que les baasismes irakien et syrien offraient un rempart aux chrétiens (1,2 million en Syrie, moins de 800 000 maintenant en Irak et plus de 250 000 qui ont émigré vers l'Occident à partir de 1991), de quelle protection ceux-ci pourraient disposer dans un nouveau Moyen-Orient « démocratique » qui les ferait disparaître sous les marées sunnites ou chiites ? Quant aux Assyro Chaldéens syriaques de Turquie, ils ont quasiment disparu ; il en reste environ 25 000 alors qu'ils étaient plusieurs centaines de milliers au début du siècle. L'Etat turc, prétendument laïque, leur ferme les portes de l'administration, les empêche de conserver leurs écoles, de restaurer et a fortiori de construire des églises ; lente extinction dans l'indifférence générale de l'Union européenne[v]. Enfin le cas de Jérusalem, de la Palestine et d'Israël n'est-il pas au fond le plus représentatif du drame que vivent les catholiques et uniates du Proche-Orient, de leur situation d'otage du conflit atroce entre nationalisme arabe et nationalisme juif ? Souvenons nous de l'Eglise de la Nativité prise sous le feu de l'armée israélienne à Noël 2002, événement qui masque une réalité plus profonde encore : d'une part l'israélisation de Jérusalem est aussi sa déchristianisation progressive ; d'autre part, une radicalisation du combat nationaliste dans l'islamisme (Hamas) qui provoque l'érosion du christianisme palestinien.

En Afrique subsaharienne, les fractures ethniques qui rendent instables les Etats sont souvent aggravées par la fracture entre musulmans et chrétiens. Niger, Côte d'Ivoire, Nigeria sont secoués par des conflits ethno religieux, tout comme le Soudan où, depuis l'indépendance, les chrétiens noirs du Sud s'opposent aux populations arabes et musulmanes du Nord. Le pape Jean-Paul II n'a d'ailleurs jamais oublié les chrétiens soudanais : au plus fort de la guerre civile, en 1993, et alors que l'Eglise perdait des fidèles au profit de l'islam et du protestantisme, il s'est rendu à Khartoum ; sept ans après, en canonisant Joséphine Bakhita, il donnait au Soudan sa première sainte, et en élevant l'évêque de Khartoum, son premier cardinal.

A l'époque de la colonisation, l'évangélisation catholique était plus simple au moins pour trois raisons : 1/ un prêtre blanc avait moins de difficulté à transcender les clivages ethniques qu'un prêtre noir aujourd'hui ; 2/ la puissance européenne soutenait le mouvement d'évangélisation et faisait refluer les influences arabo-musulmanes venues du Nord, tandis qu'aujourd'hui les anciennes puissances coloniales ne cessent de perdre en influence ; 3/ il n'y avait pas le puissant élan du pentecôtisme soutenu par la mondialisation américaine. Aujourd'hui, et ne l'oublions pas car c'est une des causes fondamentales de ses difficultés, le catholicisme souffre du manque d'une grande puissance temporelle qui le soutienne ; plus de Fille aînée de l'Eglise, de Monarchie catholique universelle espagnole, de Portugal... pour le soutenir. Pour pénétrer un pays et diffuser ses dogmes, il ne dispose que de sa propre force de persuasion, qui est certes immense, mais qui ne s'appuie sur aucune réalité de puissance temporelle. Faut-il le rappeler, la puissance des formes de protestantisme, c'est la puissance de l'Amérique, comme la puissance de l'islam peut s'appuyer sur celles de l'Arabie Saoudite, du Pakistan, du Maroc, de la Turquie, de l'Iran...

Il découle de la solitude de l'Eglise catholique dans son action évangélisatrice, une risque : adapter davantage ses dogmes aux cultures que les cultures à ses dogmes.

Le quatrième défi géopolitique de l'Eglise est bien là, il est celui de sa propre unité géopolitique.

En 1959 et 1962, les Tutsis qui s'étaient réfugiés dans les églises avaient eu la vie sauve. Trente ans après, c'est en affluant en masse, par centaines de milliers dans les églises pour échapper à leurs bourreaux, qu'ils ont couru à leur perte. En 1994, personne n'a respecté les églises, à commencer par de nombreux hommes d'église rwandais qui ont trempé eux-mêmes dans le génocide. L'essentiel du génocide a été commis à l'intérieur des églises. Nous avons évidemment ici l'exemple d'un dérèglement identitaire, mais en même temps, dans cet atroce triomphe du Mal, la preuve de la profondeur de la déchristianisation africaine. Tous les observateurs du christianisme africain confirmeront le retour en force de l'animisme qui conduit à l'émergence d'une double pratique. La messe au Zaïre par exemple s'est transformée largement en un rituel de danses traditionnelles. Le phénomène n'est pas qu'africain. Depuis le milieu des années 70, il existe en Inde une tendance forte qui réclame une dés occidentalisation du catholicisme ; en Thaïlande, au Cambodge ou bien encore à Taiwan, des foyers d'études chrétiennes s'attachent à concilier bouddhisme et christianisme ; en Corée du Sud, puissances de la Nature et chamanisme reviennent en force chez les catholiques ; au Vietnam, c'est une religion de plus en plus syncrétique associant au clergé des devins, des géomanciens, confondant culte des saints et cultes tutélaires villageois, qui se développe. Et nous ne reviendrons pas sur la protestantisation du catholicisme américain, autre expression, de la victoire rampante des cultures sur le dogme romain. Bien sûr, le catholicisme est inscrit depuis les origines dans le temps et dans l'espace ; son combat est dans le monde et non hors du monde, et c'est en cela qu'il n'est pas un fondamentalisme. Mais des forces centrifuges trop fortes et un pluralisme excessif peuvent conduire à un éclatement du centralisme romain et un effacement des dogmes fondamentaux de l'Eglise.

N'oublions pas que la Chrétienté n'a cessé de se balkaniser davantage au cours des siècles et que la dynamique de l'Eglise a au contraire toujours été celle d'une volonté unitaire (d'où la stratégie uniate dont nous avons parlé). François Thual parle à cet égard de « Dieu fragmenté »[vi]. En 1900, il y avait déjà dans le monde 1500 dénominations d'églises ; aujourd'hui, il y en a plus de 15 000. Face au défi de la fragmentation, le catholicisme est incontestablement la forme du christianisme la plus unie et la plus universelle du point de vue de la doctrine, comme du point de vue de l'organisation. Son unité géopolitique reste le fruit d'un équilibre subtil entre centralisme romain et capacité d'adaptation locale. Mais deux logiques nouvelles introduites par Vatican II ont ouvert la voie à un possible renversement du centralisme romain. Premièrement, le libéralisme (chacun peut agir selon sa conscience) affaiblit le rôle du clergé et prépare le terrain à un basculement dans une religiosité individualiste issue du protestantisme (le pentecôtisme par exemple) ; deuxièmement, l'oecuménisme (on peut se sauver dans toutes les religions) donne d'autant plus de légitimité aux cultures locales pour transformer le dogme et affaiblir le centre romain.

On le voit, les défis géopolitiques du prochain pontificat sont de taille. Pour continuer son rayonnement, le catholicisme romain devra convaincre nombre de nations que sa puissance spirituelle n'affaiblit en rien leur puissance temporelle ; il devra combattre, sans faiblir (la repentance est toujours une impasse face à la culture de la force), la vigueur de l'islam ; enfin, il lui faudra enrayer la pandémie de l'individualisme religieux et éviter l'écueil du syncrétisme mondial.



[i] Il y a environ 700 millions de protestants : pentecôtistes (300 millions), baptistes (125 millions), les anglicans (70 millions), les calvinistes (60 millions), les luthériens (60 millions), les méthodistes (40 millions) le reste représente 100 millions (multiplicité de petites sectes, adventistes, quakers...).

[ii] Voir Walter J. Hollenweger, « Le pentecôtisme, avenir planétaire du christianisme », in Liogier, Chéligny-Pont, Géopolitique du christianisme, Ellipses, 2003.

 

[iii] Au Moyen Age, les églises nestoriennes formaient une sorte d'immense couloir chrétien de la Syrie et de la Perse actuelle jusqu'à la Chine, le Tibet et l'Insulinde. L'invasion mongole avait détruit leur église et à l'époque moderne il ne restait que deux communautés, l'une dans l'actuel Kurdistan irakien, la seconde en Inde, sur la côte des Malabars.

[iv] Les principales églises uniates monophysites sont l'église syro catholique, l'église copte catholique d'Egypte et l'Eglise arménienne catholique.

[v] Pour preuve, le rapport d'Abdelfattah Amor, du 25 octobre 2000, 55 e session de l'Assemblée générale de l'ONU à propos de la liberté de religion et de conviction en Turquie (A/55/280/Add.1, 73 p.).

[vi] François THUAL, Géopolitique des religions, Ellipses, 2004.


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